BANDE ORIGINALE : Lolita


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Si tu as déjà posé tes yeux sur une de mes chroniques, tu sais à quel point j’aime le Japon. Je regarde japonais, j’écoute japonais, je parle (très peu) japonais (c’est quand même con). Je me rends au pays dès que l’occasion se présente, c’est à dire aussi souvent que possible. Il y a deux…, non, trois…, pardon, une infinité de choses que j’aime y faire. Manger, me balader, faire la fête, zoner dans les shopping malls, acheter des disques, boire du café, prendre le métro, aller voir des concerts, observer les Japonais faire n’importe quoi… Et aller au karaoké. Bon, certes, j’ai une prédisposition pour l’exercice, étant donné que j’ai passé les vingt-cinq dernières années de ma vie à chanter. Pourtant, je te jure, c’était pas gagné pour moi.

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Tout a commencé au lycée, quand je me suis pris d’amour pour une jeune demoiselle dont j’ai (fort heureusement) oublié le nom depuis. Elle était grande, blonde, riche (fille de dentiste), elle avait un Booster et surtout, oui surtout, elle ne portait que des marques de fringue de skate. Mon total opposé, donc. Mais les contraires s’attirent, comme le soutient l’adage, et mon statut de chanteur du groupe de rock le plus connu de Julie Daubié (l’établissement scolaire de Rombas) me permit, ni vu ni connu, de draguer la demoiselle sans que je n’eus trop d’efforts à fournir. Jusqu’ici, tout va bien. Sauf que « la skateuse » se révélait au fil des semaines être une parfaite connasse, imbue de sa personne, méprisante avec mes potes, manipulatrice l’air de rien. Moi, gros débile au coeur tendre, amoureux comme au premier jour (c’est arrivé très souvent), je lui passai un peu tout et n’importe quoi, caprices et desiderata inclus. Jusqu’au jour où elle décida de m’emmener au Centre de Loisirs d’Amnéville pour que l’on y passât une après-midi en amoureux. Balade dans les bois, cinéma et panaché à la brasserie du site, qui faisait également office de salle de billard, de bowling… mais aussi, exceptionnellement, de salle de karaoké pour la journée. Bien entendu, en lieu et place du tête-à-tête promis, je me retrouvai au milieu de tous ses potes grands, blonds et riches comme elle.

« Hé mais tu chantes pas dans un groupe, toi ? Allez, vas-y, chante-nous un truc là ! »

– Euh nan ça va aller merci, j’aime pas trop le karaoké, moi…

– Allez, fais pas ton timide là ! »

(regard fuyant)

Les prestations s’enchaînent sous les moqueries de cette assemblée de petits cons dont je fais bien malgré moi partie, jusqu’au moment où j’entends mon nom retentir dans les enceintes pourries du bowling…

« Et maintenant j’appelle Florian au micro ! Florian qui va nous interpréter la superbe ballade de Bon Jovi, Always ! Allez Florian, fais pas ton timide…! »

(putain, mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec cette expression à la con ?)

« Vas-y Florian, fais nous rêver ! »

(forcément, fiers de leur bonne blague, les types se foutent encore plus de ma gueule, voyant ma mine se décomposer à chaque entame de mon prénom)

Les secondes paraissent des heures, mais je décide finalement de me lever et de rejoindre le « DJ » qui m’adresse un sourire bien carnassier du genre « Hé mec, fallait pas t’inscrire si t’avais pas envie de chanter » afin de m’acquitter de ma peine. Je prends le micro. J’ai les mains moites. Les premiers sons sortent de ma bouche. J’entends les rires des potes de ma meuf. Je ferme les yeux. J’essaie de me concentrer. Putain, qu’est-ce que je déteste cette chanson. Ils auraient pu me filer Cryin’ d’Aerosmith, j’aurais (peut-être) eu l’air moins ridicule. Les secondes paraissent des heures, donc, et je finis ce morceau de merde avec le front froid. Quelques applaudissements retentissent, mais ceux-ci manquent clairement de sincérité. Je me rassoie à côté de Stéphanie (étrangement, à poser sur papier cette expérience traumatisante, son nom m’est tout à coup revenu en tête) qui se lève et suit ses potes qui décident subitement de se barrer. Je lui prends la main. Elle me fait « non » de la tête. Je la suis comme un petit chien jusque devant la brasserie. Elle enfourche son Booster et se barre sans rien me dire, me laissant là, comme un con. Rappelle-toi, j’étais venu avec elle. J’ai pas encore de téléphone portable, je peux même pas appeler ma mère pour qu’elle vienne me chercher. Dépité, je décide de rentrer chez moi. A pieds. Dans le froid. Six kilomètres.

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Pendant des années, j’ai donc détesté le karaoké. Je m’en suis consciencieusement tenu à l’écart, déclinant toutes les propositions les plus farfelues (« Et si on allait chanter sous les arcades de la Place Saint-Louis ? », MAIS BIEN SÛR !). Jusqu’à ce fameux mardi 21 mai de l’an de grâce 2013. Oui, je t’ai pas dit mais en plus d’aimer aller au Japon, j’adore y fêter mon anniversaire. L’idée d’être à l’autre bout du monde à cette occasion m’a toujours paru séduisante. Je me suis donc retrouvé ce soir-là à Jimbocho, accompagné de Jennie et Phil. Ce dernier avait voulu nous montré l’un de ses nombreux quartiers préférés. Et je dois dire qu’il a bon goût. Jimbocho, c’est un petit arrondissement paisible où se concentre une infinité de librairies de seconde main ainsi que de chouettes bars à la cool. C’est dans l’un d’entre eux que l’on s’est retrouvé en début de soirée. Le Sabouru Cafe. Petit, bas de plafond et biscornu, avec des demi-étages chelous et de la vraie pierre qu’on peut toucher. On prend des trucs à grignoter, une bière, puis deux, « joyeux anniversaire ! », tout ça. C’est au bout de la troisième que Phil me sort :

« Et si on allait au karaoké ? »

Et là, pouf ! J’étais de nouveau dans ce putain de bowling d’Amnéville…

« Ah non Phil, désolé, tout ce que tu veux mais pas un karaoké ! »

– Nan mais arrête de faire ta mijaurée, le karaoké au Japon ça n’a rien à voir…

– Ouais nan, c’est bon, très peu pour moi. »

S’en suit cette anecdote traumatisante que je me plais à raconter une énième fois avec moult détails… Mais bon voilà, je suis faible, et l’enthousiasme de Phil et Jennie finit par me convaincre d’entendre raison. Faut dire qu’il a des arguments. On sera seuls dans une cabine, on pourra chanter plein de chansons qu’on aime bien, on pourra commander de la bière à volonté. Puis on reste qu’une heure, de toute façon. Phil me prévient quand même :

« Tu verras, une heure ça passe vite… Tu voudras y rester au moins une de plus ! »

C’est sur le Big Echo de Jimbocho que mon copain chauve à lunettes jette son dévolu. J’entre avec méfiance dans la petite pièce du 3e étage qui nous est réservée. Jennie consulte la playlist et a déjà choisi une chanson de Maximo Park. Quant à moi, je décide de tenter, comme premier essai, l’hymne éponyme d’Iron Maiden…

Il avait raison, Phil. Une heure, ça passe VRAIMENT très vite. Depuis sur la banquette, le micro dans les mains, c’est comme si ce regrettable incident de mon adolescence n’était jamais arrivé. Un lointain souvenir. Putain, mais c’est génial le karaoké, en fait ! Bon, qu’est-ce qu’on fait ? On reprend une heure de plus (et des Lemon Sour) ? Beh ouais, le duo avec Jennie sur Love Shack des B-52’s était mortel (sans déconner, on a déchiré), mais y’a une chanson de Stacie Orrico que j’ai pas eu le temps de massacrer…

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Depuis ce jour, je ne peux plus m’en passer. A chaque fois que l’on retourne au pays, on se tape trois ou quatre soirées karaoké avec Jennie, et on vit comme si le reste du monde n’existait plus. Seuls dans notre petit espace privatisé, on est heureux. On chante ce que l’on veut, comme on le veut. On boit comme des trous (tu peux choisir d’y passer la nuit avec alcool à volonté pour une somme misérable, genre 20 euros), on danse, on recrée les succès de notre enfance. Il y a quelque chose de véritablement libérateur dans cette pratique. Après une journée de merde au boulot, c’est bon de se lâcher pendant quelques heures en chantant tes chansons préférées. Oui, et je préfère le préciser, même si c’est marrant de faire n’importe quoi, on essaie quand même de coller au plus proche de la version originale et d’être le plus juste possible. J’avoue, avec leurs versions MIDI parfois approximatives, les réglages d’effets incompréhensibles et les illustrations vidéos totalement à côté de la plaque (fun fact : Piko, un de nos amis japonais, a joué dans des vidéos de karaoké), c’est parfois compliqué. Comme j’aime profondément la musique faite par les filles, j’ai souvent envie de chanter du Katy Perry, du Lady Gaga, du Sade ou du Demi Lovato. Des morceaux qui ne sont pas du tout dans mon timbre. Je me suis d’ailleurs récemment rendu compte que j’étais bien meilleur à chanter Still Loving You de Scorpions que Party In The USA de Miley Cyrus. Ca évite de ruiner ma réputation devant mes copains et copines nippones qui préfèrent me voir shredder un morceau culte dans les règles de l’art plutôt qu’hurler à la mort sur une sucrerie pop dont ils ne font que peu de cas.

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Tu veux savoir comment s’est déroulé mon dernier karaoké ? C’était il y a environ un mois. Pierre Weird venait d’atterrir sur le sol japonais, triomphant et fatigué. On s’était promis de recréer ce putain de moment magique d’il y a un and et demi où, ivres et beaux, nous avions enchaîné quelque chose comme vingt morceaux en cinq minutes avant de nous faire virer (gentiment) par les serveurs timides (qui en ont vu des bien pires, j’imagine). Cette fois-ci, on a remis ça dans le même quartier (Shibuya) mais pas au même endroit. Cette fois-ci, l’équipe était plus nombreuse. Thomas et Fayçal, des amis de Pierre, nous avaient rejoint. Irène était là aussi. Je suis content qu’elle soit venue, c’est une chic fille que j’apprécie beaucoup (même si on discute jamais trop quand on se voit; juste elle dégage un truc indéfinissable que j’aime vraiment).

Après un chouette warm-up de circonstance au Yukari (un izakaya imbattable situé en plein coeur d’Harajuku, côté Takeshita-Dori), on est donc parti pour le show. Etant 7 en lieu et place de 4, on nous a filé une grande salle au fond du sixième étage du building du Big Echo (forever). Et bordel, c’est quand même plus classe que les petites cahutes dans lesquelles on te colle habituellement. Y’a même un putain de micro tête de mort sur pied à ressort, avec lequel tu peux t’amuser à imiter Johnny. Je sais pas si tu imagines… Non, probablement pas. Mes nouveaux amis métalleux ne perdent que peu de temps et entrent directement dans la bataille à grand renfort de morceaux de Metallica (The Unforgiven), Cradle Of Filth (From The Cradle To Enslave) et Slipknot (Left Behind). Je tente un Christian Woman (Type O Negative) version crooner mais je me retrouve immédiatement censuré par ma petite épouse qui se dit que « le métal, ça suffit maintenant ». C’est pas grave, j’aurai ma revanche plus tard quand tout le monde sera en train de dormir… Les filles privilégient quant à elles des titres plus 90’s smooth (leur passé insoupçonné de choristes hip-hop refaisant discrètement surface au détour d’un No Scrubs de TLC sur lequel je pose des choeurs chelous).

Il est vrai que ce déballage de testostérone métallique a pu les rebuter quelque peu. C’est toujours compliqué de se mettre à chanter devant des gens que tu ne connais pas, surtout si ceux-ci ont beaucoup de cheveux, de grosses voix et font preuve d’une totale désinhibition en la matière. Je ne me fais pas de souci pour Jennie, même si elle a une très mauvaise estime d’elle-même, elle gère quand elle chante un morceau qu’elle aime. Irène, c’est un autre « problème ». Tu sens qu’elle a un peu peur de s’imposer. Elle a une jolie voix, pourtant. Je me rappelle encore d’un Barbie Girl anthologique dans un karaoké de Shinjuku pour l’anniversaire de Phil en juillet 2014 (avant que l’alcool à volonté, la cigarette et les peines de coeur des uns et des autres ne me fassent littéralement flipper au point d’avoir envie de rentrer chez moi… Mais ceci est une autre histoire). Bref, quand elle prend le micro dans les mains, je me dis intérieurement « Go get ’em gurl ! ».

On choisit rarement des chansons en Français. Enfin, en ce qui me concerne, en tout cas. C’est vrai que la palette proposée est jamais terrible et tu te retrouves très souvent avec les mêmes trucs. Les Japonais fantasment sur nos années 60, du coup tu bouffes du France Gall à toutes les sauces, du Gainsbourg à tous les coins de liste et du Sylvie Vartan jusqu’à ne plus savoir quoi en foutre. Sauf qu’Irène, elle connaît les passages sombres et secrets du karaoké. Elle connaît les cheat codes qui débloquent les morceaux que t’as vraiment envie de chanter lorsqu’il est 2 heures du matin et que tu n’as plus honte d’affirmer, par ce biais, que tu aimes des chansons que la morale et le bon goût réprouvent.

J’ai donc eu l’insigne honneur et l’immense plaisir de chanter Moi, Lolita en duo avec elle. Jennie pourra en témoigner, j’ai tout donné, à me noyer dans ce plaisir coupable devant mes nouveaux (peut-être ex, du coup) amis métalleux totalement circonspects. Me faisant un devoir de rendre hommage au talent du duo Farmer / Boutonnat et de cet incroyable fantasme post-adolescent que restera pour toujours Alizée. A gorge déployée, si possible.

Donc voilà. Tout ça pour dire que, pour moi, à tout jamais, le score composé par Nelson Riddle pour Lolita, le petit chef-d’oeuvre pédophilo-primesautier de Stanley Kubrick, sera toujours associé dans ma mémoire à ce moment de partage « facilachantesque » si particulier. D’ailleurs, je ne me rappelais pas qu’elle était aussi chouette et variée, passant avec tellement de facilité d’un morceau jazz à une comptine surf, ménageant autant de moments de tension dramatique que d’émotion insouciante. Dans tous les cas, je t’encourage à te jeter sur sa réédition confiée aux bons soins de Vinyl Passion et distribuée avec amour par les amis de Music On Vinyl.

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Florian Schall

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Florian S.
Florian Schall, né en 1980. Disquaire à La Face Cachée, chroniqueur musical sur Mirabelle TV, propriétaire du blog http://recordsarebetterthanpeople.tumblr.com/ , organisateur de concerts, musicien au sein de divers projets (Twin Pricks, Poincaré, The Holy Mundane) et ex-zineux repenti.

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