CANNES 2016 : Loving

Quelques tout petits mois après la sortie de son extraordinaire Midnight Special, Jeff Nichols honore de sa présence le tapis rouge pour présenter, en concours pour la Palme d’Or, son drame rural antiraciste Loving.

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Quatre ans que l’on attendait le retour de Jeff Nichols, et, en l’espace de cinq mois – le temps qui sépare Sundance et Cannes –, le prodige du nouveau cinéma indie américain propose pas moins de deux longs métrages, le sublime Midnight Special d’abord, et Loving, en compétition à ce 69e Festival de Cannes. Un drame biographique qui retrace le destin turbulent de Richard et Mildred Loving, couple interracial vivant dans l’Amérique ségrégationniste des années 1950. Ils s’aiment, comme des enfants, mais les menaces et les grands tourments de leur Virginie natale ne tardent pas à noircir la photo. Il leur y est interdit de se marier, car il est blanc et elle est noire ; ils s’épousent alors à Washington pour revenir vivre chez eux, mais l’Etat de Virginie ne l’entend pas de cette oreille. Condamnés à un an de prison, la seule échappatoire qui leur est donnée est de quitter immédiatement l’Etat. Devant ces lois qui bafouent les droits civiques, les Loving vont porter leur affaire devant les tribunaux pendant une durée d’environ dix ans, jusqu’à ce que la Cour Suprême, en 1967, leur donne raison. Cette histoire d’amour véritable – leur nom leur était prédestiné – continue d’inspirer les couples et les artistes, et le biopic à leur propos semblait inévitable.

Inutile de garder le suspense plus longtemps, Loving, c’est comme si l’on mettait un Pétrus grand millésime en cubi : c’est moche rien que d’y penser, et même si un produit de qualité se cache dedans, on ne pardonnera jamais la poche en plastique. Nichols évite aussi bien la facilité qu’il ne tombe irrémédiablement dans le cliché : en résulte un film bâtard – un comble quand on touche à un tel sujet – qu’il faudra malgré tout prendre en compte dans la belle filmo de son auteur. La meilleure réussite reste clairement son scénario, certes loin d’être parfait : plus bavard que ses précédents films, où le langage de l’image prenait usuellement le pas sur la parole, Loving évite soigneusement toutefois beaucoup des éléments que le spectateur ne s’attend que trop à voir, considérant que celui-ci les tient déjà pour acquis, ce qui lui permet aussi de se concentrer avec plus d’attention sur l’histoire d’amour infaillible des deux protagonistes. Ainsi, si les dix premières années de mariage de Richard et Mildred ont été rythmées par leurs déboires avec la justice et les recours aux tribunaux, il n’y a presque pas l’ombre d’un tribunal dans le film, pas une seule séquence de procès, alors que l’on aurait imaginé sans effort que cela ait été un passage obligatoire dans le développement de l’intrigue. De la même manière, si l’on se doute que le racisme était très présent dans leur vie quotidienne, Jeff Nichols choisit consciemment de ne le montrer qu’en filigrane, et se débarrasse des lourdeurs inhérentes aux biopics qui s’intéressent en particulier à de tels sujets.

D’un autre côté, alors qu’il semble libéré de toutes les contraintes que les réalisateurs se forcent à appliquer aux biographies filmées, Loving n’échappe en rien à un académisme pénible dans sa mise en scène, belle à regarder mais dénuée de toute passion. La photographie, le cadrage, la musique, sont assez formatés, ce qui en soi n’est pas un reproche, s’ils n’étaient pas combinés à un montage aussi catastrophique. Nichols, de toute évidence, a cherché avec Loving à faire une œuvre qui ait la trempe d’un film hollywoodien de deux heures alors qu’il aurait pu mieux s’en tirer en coupant vingt ou trente minutes. Au lieu de cela, on trouve quelques accumulations des séquences inutiles, qui n’ont aucune influence sur la trame ou notre manière de considérer les personnages ; cette accumulation trouve son point d’orgue dans une scène où un photographe, interprété par l’indéboulonnable Michael Shannon dans ce micro-rôle qui ressemble plus à une farce qu’autre chose, vient shooter le couple pour le magazine Life. Le seul intérêt de la séquence, qui ne contient quasiment aucune interaction entre les Loving et le photographe, est que l’une de ces photos sera insérée dans le générique de fin, autre cliché ultime du genre. Ces fameuses séquences posent également, et c’est assez gênant, un curieux problème de rythme puisque, si le film n’ennuie jamais, il est parsemé de ces instants dénués de toute intérêt qui semblent posés là sans véritable raison. Heureusement, dans son ensemble, Loving est loin d’être inintéressant et profite d’un casting solide porté par Joel Edgerton et Ruth Negga, mais constitue le premier (semi-)ratage de Jeff Nichols, le premier sur cinq films, en espérant qu’il se reprenne rapidement en main et que la prochaine fois qu’il réalise deux films coup sur coup, il mette autant de passion dans l’un que dans l’autre.

Valentin Maniglia

Valentin M.
Valentin M. Cinéphage, étudiant en cinéma et grand passionné de James Bond, du cinéma populaire, bis et gore européen, et de comédies musicales et romantiques mièvres.

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