CANNES 2017 : Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc

JEANNETTE, L’ENFANCE DE JEANNE D’ARC_Photographe.R.Arpajou©TAOS Films - ARTE France_ARP7538

Bruno Dumont a plusieurs vies. Depuis qu’il a quitté son enveloppe de cinéaste pénible et élitiste pour devenir une sorte de messie du cinéma décalé, l’intérêt et la place qu’il occupe dans le cinéma français actuel s’en voient décuplés. Celui qui admire Robert Bresson met cette année en scène l’une des grandes figures de l’Histoire de France, que le réalisateur de Journal d’un curé de campagne lui-même avait mise en scène pour en faire le procès : Jeanne d’Arc. Ici, c’est Jeannette, l’enfant qui n’est pas encore la guerrière que l’on connaît. Ce n’est donc pas le personnage historique qui intéresse Dumont, mais plutôt la figure universelle, spirituelle et cinématographique à laquelle il peut participer à travers son art.

Dans un style parfaitement épuré, Bruno Dumont adapte deux romans de Charles Péguy sur la pucelle de Domrémy pour en faire un film musical complètement loufoque, qui résulte en une proposition de cinéma parmi les plus fascinantes de notre époque. Une comédie musicale peuplée d’acteurs non professionnels qui ne chantent pas forcément juste, sur des sons électro aux accents metal absolument planants. On rêve petit à petit à croire que les voix qu’entendait la pucelle fussent la sublime prose tirée de Péguy que Dumont fait réciter à sa Jeanne dédoublée – Jeannette, l’enfant de la Meuse (Lise Leplat Prudhomme), et Jeanne, la guerrière wannabe (Jeanne Voisin). Le dédoublement du personnage, à l’instar de celui de Madame Gervaise, la bonne sœur interprétée par les deux jumelles Elise et Aline Charles, est en accord avec l’idée de poésie délurée du cinéaste.

Jeannette est une curiosité géniale dans le paysage cinématographique français. Raconter Camille Claudel est une chose, raconter une héroïne historique devenue depuis peu l’étendard d’un parti politique d’extrême droite en est une autre ; Dumont le sait, et sans en dire un seul mot, il pose le sujet sous un angle anti-politique et anti-religieux, pour se placer au-dessus de tout ça, au niveau de l’art et de la spiritualité. Le mysticisme et la transfiguration existent jusque dans la mise en scène : le cinéaste transgresse et transcende les codes du film musical pour en faire une œuvre unique, Jeannette est au musical ce que P’tit Quinquin est au polar. Entièrement tourné dans un décor naturel et épuré à l’extrême, Jeannette, sous la direction de son messie Dumont, fait chanter ses acteurs en prise de son directe, une exception dans l’univers du film musical – remarque : si les actrices entendaient la musique, composée magistralement par le compositeur Igorrr, pour en obtenir la teneur et le rythme, Dumont, lui, entendait littéralement des voix. Il résulte de Jeannette, qui aura largement partagé le public de la Quinzaine mais qui sera visible sur Arte à la rentrée, une folie cinématographique sans précédent, drôle et mystique, blindée de séquences d’anthologie : la chanson Christine-and-the-Queens-esque de Madame Gervaise est un morceau de bravoure inoubliable et les apparitions de l’oncle de Jeanne, interprété par un rappeur calaisien qui, rimes et dabs à l’appui, ajoute au film une puissance comique qui se place dans la veine des deux précédents travaux de l’auteur, que l’on aimerait plus que tout voir continuer dans cette direction.

Valentin Maniglia

Valentin M.
Valentin M. Cinéphage, étudiant en cinéma et grand passionné de James Bond, du cinéma populaire, bis et gore européen, et de comédies musicales et romantiques mièvres.

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