CANNES 2017 : Le Redoutable

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Si Cannes est le fief de la cinéphilie, Jean-Luc Godard pourrait en être le roi ; un roi désintéressé par le trône, mais qui garde malgré lui cette place dans la mémoire cinéphile. Celui qui a été artistiquement (à défaut d’être physiquement) présent à neuf reprises sur la Croisette (huit en sélection officielle et une à la Quinzaine) est désormais l’objet d’un film, trois années après avoir enfin remporté un Prix du Jury pour son Adieu au Langage. Un pari risqué, pour ne pas dire suicidaire, à l’initiative d’un cinéaste adepte du pastiche tantôt honnête et intelligent dans sa caricature (les deux OSS 117), tantôt grossier et péniblement mimétique (The Artist).

Michel Hazanavicius a le secret pour fabriquer des films à partir d’œuvres antérieures. Le génie de la parodie raconte, dans Le Redoutable, l’histoire d’amour entre Jean-Luc Godard (Louis Garrel) et Anne Wiazemsky (Stacy Martin), à une époque où le réalisateur de Pierrot le Fou se radicalise politiquement et remet en question son art et sa propre personne. Adapté des deux livres d’Anne Wiazemsky sur cette histoire d’amour (Une année studieuse et Un an après), Le Redoutable permet à Hazanavicius de tester une nouvelle fois les possibilités de son cinéma à travers le récit de la vie privée, inéluctablement gâchée par la contradictoire vie publique, de Godard.

Avec son esthétique pop, son goût de l’imitation et de la caricature, ses belles trouvailles de mise en scène, Le Redoutable est un très joli objet cinématographique qui se place à l’opposé parfait de la pensée de Godard, une donnée essentielle pour aborder Godard comme personnage de fiction. Ici, il n’est pas cinéaste : le film démarre sur la réception houleuse de La Chinoise, mais Hazanavicius choisit intelligemment de ne jamais montrer Godard au travail, à l’exception d’une séquence (une séquence de discussion mouvementée entre Godard, ses amis et ses techniciens sur le tournage de Vent d’est, que Godard avait déjà monté dans le film). Il n’est plus Godard, il est Jean-Luc, un personnage de fiction comme un autre, au croisement du Godard qu’on imagine dans sa vie privée (râleur, borné, révolté, pénible, rabat-joie) et Gaston Lagaffe.

Un tour de force scénaristique orchestré haut la main par Michel Hazanavicius, qui fait véhiculer, à travers le personnage d’Anne, de l’affection pour ce personnage complètement antipathique et qui, grâce à l’interprétation géniale de Louis Garrel, devient un véritable personnage de comédie. Tout ce qui pourrait rendre le personnage détestable est tourné en ridicule, d’une part par l’imitation hilarante qu’il en fait (on notera le travail remarquable sur le langage, sur le « parler Godard » : le phrasé et le vocabulaire que se réapproprie Garrel, l’importance des slogans et des cartons que se réapproprie le réalisateur), d’autre part par le choix de ne le montrer qu’à des instants qui font de lui un personnage grotesque. Les événements de mai 68, la radicalisation politique, intellectuelle et artistique, tout cela n’est raconté qu’à travers le prisme d’instants choisis par le réalisateur, qui ne rendent évidemment pas justice à Godard, mais qui l’inventent comme un génial personnage de fiction, parfois proche de la bande dessinée. De l’arrêt du Festival de Cannes en 1968, où Godard, Truffaut, Louis Malle, Costa-Gavras et bien d’autres se sont rendus dans le seul but de mettre fin à la manifestation, Hazanavicius ne raconte que le trajet retour, le temps d’une séquence d’anthologie : à six dans une voiture, le couple Godard/Wiazemsky et leurs amis (dont Michel Cournot (Grégory Gadebois), qui devait présenter son film Les Gauloises Bleues) se livrent à une désopilante engueulade qui part dans tous les sens, où chacun est plus odieux que l’autre, et Godard plus odieux que tous.

Le Redoutable est un film curieux qui n’est ni un biopic, ni une déclaration d’amour à Godard et à son cinéma et qui en imagine l’histoire publique et privée. Le meilleur moyen d’aborder une figure aussi sacrée et sujette à d’infinies discussions est sans doute de savoir créer une distance suffisante pour la mettre en scène : c’est ce que Michel Hazanavicius réussit avec brio dans ce nouveau film qui sait saisir le moment, choisir ce qu’il montre, emprunter, se moquer, réinventer, bref, qui sait créer et raconter.

Valentin Maniglia

Valentin M.
Valentin M. Cinéphage, étudiant en cinéma et grand passionné de James Bond, du cinéma populaire, bis et gore européen, et de comédies musicales et romantiques mièvres.

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