DOSSIER: L’audace sagace des Frères Duplass


A gauche Mark Duplass, à droite Jay Duplass

A gauche Mark Duplass (37 ans), à droite Jay Duplass (40ans)

J’aurais difficilement pu me méprendre davantage sur la teneur du cinéma de Jay et Mark Duplass dont je n’ai découvert les films que cette année. Pour moi, leur nom de famille rimait avec ceux de Judd Apatow ou  Kevin Smith qui pratiquent un humour épais et souvent scatologique. Or, si dans les films des Duplass on retrouve des thèmes qui flirtent avec le ciné que je viens d’évoquer (je pense notamment à la bromance (brothers+romance) et à la figure de l’adulescent), la tonalité qu’ils adoptent se détache complètement du commun des vulgaires avec une combinaison parfaitement bien dosée de vivacité d’esprit et d’absence de prétention. Les Duplass se souviennent en effet du cercle dont ils sont issus. Ils sont les membres les plus iconiques du « mouvement » Mumblecore né à Austin et dont le principal tremplin est le Festival SXSW. Le cinéma mumblecore est un cinéma basé sur la débrouille et l’amateurisme.

Le premier film des Duplass, un road trip un peu absurde, The Puffy Chair, rentre tout à fait dans ce cadre. Par la suite, ayant gagné en notoriété les Duplass feront appellent à  des équipes plus professionnelles mais en ils conserveront toujours un esprit Indie. Si vous voulez en savoir plus sur le mouvement Mumblecore et ses Slackavetes et que vous maîtrisez l’anglais, voici un article intéressant : http://www.theenthusiast.com.au/archives/2009/the-stupid-question-what-is-mumblecore/ )

L’un des traits phares de leur photographie qui perdure au fil des longs métrages et qui relève presque du clin d’oeil à présent, est le zoom instable et rapide. Il est très inhabituel d’utiliser ce type de méthode pour effectuer un rapprochement au cinéma, le TRAVELING AVANT étant normalement favorisé car il permet de conserver les proportions. Le ZOOM façon DUPLASS rappelle ainsi l’amateurisme des jeunes passionnés de ciné débrouillards qu’ils étaient et, ce mouvement artificiel de caméra fonctionne très bien comme élément déclencheur de rire puisque la caméra accentue souvent des réactions faciales sans qu’aucun commentaire supplémentaire ne soit nécessaire.

Bagheadposter

Le second film des Duplass Baghead, pseudo film d’horreur du type « cabine isolée dans les bois » filmé en caméra digital amateur, tourne autour des préoccupations directes des frères. Les personnages principaux sont deux amis qui aspirent à devenir des cinéastes reconnus sur le circuit Art et Essai, et ils sont accompagnés de deux jeunes femmes : la muse déchue et le nouvelle objet du désir incarnée par la lumineuse Greta Gerwig qui cartonne en ce moment dans Frances Ha, le film de son mari Noah Baumbach. Après avoir assisté à la projection en Festival du film d’un de leurs anciens amis, ce quatuor de trentenaires va s’isoler dans la forêt (cliché… mais assumé) dans le but de rédiger un script qui devrait leur apporter la renommée.

Rapidement, le groupe se trouve doublement menacé : de l’intérieur du fait des tensions qui existent entre le charmeur Matt (Ross Partridge) et l’éternel copain potelé mais romantique et drôle Chad (Steve Zissis), qui se disputent les faveurs de Michelle, et de l’extérieur par un individu portant un sac en papier sur la tête. Cette distinction entre l’intérieur et l’extérieur se floute alors, tandis que l’intrigue du film progresse jusqu’à une révélation finale qui ne transcende pas le contenu d’un film qui n’a aucune prétention moralistique. Et c’est très bien comme cela.

Le spectateur aura passé 1h24 avec des individus spirituels (le personnage de Catherine, la muse déchue est peut-être un peu moins bien traitée que les autres et manque de profondeur), aura découvert quelques trucs pour déclencher le processus créatif dans une dynamique collaborative, aura été initié à la technique ultime pour entrer dans une soirée privée sans invitation (portable au poing) et  le mâle au coeur tendre pourra être attendri par l’amitié masculine qui constitue finalement le fil conducteur du film.

Dans Cyrus, 3e production des Duplass, le très apprécié Jonah Hill qui navigue sans difficulté entre le circuit commercial (21 Jump Street) et indépendant (Le stratège), incarne le personnage éponyme du film, un tanguy qui voit sa vie bouleversée quand John, incarné par le non moins génial John C. Reilly, débarque chez lui et entame une relation amoureuse avec sa mère. Cyrus entretient une relation fusionnelle avec sa maman et va donc tout faire pour mettre des batons dans les roues de John. Cela pourrait potentiellement tourner en énième comédie bateau construite sur la série de gags hollywoodiens rebattus mais les Duplass tenant les amarres, la banalité est évitée.

L'équipe de Cyrus à Sundance

L’équipe de Cyrus à Sundance

Le film commence avec John, un « glandeur quadragénaire  » qui se raccroche à son ex et chante ivre à des karaokés. Il séduit pourtant Molly, pensant qu’elle est sans attache. La rencontre entre Cyrus, fils de Molly, et John est un vrai moment d’anthologie. Cyrus propose à John de lui faire entendre ses expérimentations musicales, qui sont dignes de celles de Ross dans Friendset les émotions sur les visages des deux rivaux sont capturés avec une clairvoyance taquine par la caméra et la photographie, désormais plus  lisse, des Duplass. Jonah Hill réalise un travail superbe entre excentricité et provocation et John C. Reilly fait passer en un minimum de manifestations faciales le conflit intérieur qui doit animer son personnage : partir en courant ou rester, supporter Cyrus et se battre pour la femme qu’il aime. Le solution relève bien sûr du compromis mais les principaux écueils sentimentaux sont évités.

Jeff, Who Lives at Home, sorti en 2011, apparait comme un des films les plus personnels des Duplass (il semblerait d’ailleurs qu’ils ont tous les deux pleuré  lors de la projection à la première du film). L’intrigue se resserre en effet au fur et à mesure sur la relation des frères Jeff et Patt, et c’est peut-être ce qui explique le côté un peu trop sentimentaliste et fleur bleue de la fin. Le film s’ouvre sur une nouvelle pièce d’anthologie geek, avec Jeff incarné par Jason Segel de HIMYM, assis sur la cuvette d’un WC et s’enregistrant au dictaphone ses pensées sur Signes de M. Night Shyamalan. Ce long métrage du créateur du Sixième sens a eu un impact énorme sur la vie de Jeff, comme l’indique la citation incrustée sur écran noir après cette scène d’ouverture: « Everyone and everything is interconnected in this universe. Stay pure of heart and you will see the signs. Follow the signs, and you will uncover your destiny. -Jeff

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Le film suit donc une journée dans la vie de ce slacker qui vit encore à la maison au grand désespoir de sa mère (figure clé dans la filmo des Duplass) incarnée par Susan Sarandon. Cette dernière, au centre de l’intrigue secondaire, vivra d’ailleurs un petit épisode romantique très rafraichissant et inhabituel sur son lieu de travail. Jeff, quant à lui, va suivre des « signes » : il établit des connexions tout à fait aléatoires entre différents événements. Ce mode de vie, qui pourrait être perçu avec condescendance, est plutôt envisagé de façon tolérante et Jeff, incarné avec beaucoup d’empathie par Segel, parvient à nous attendrir malgré ses exubérances. Il réussit également à aider son frère, yuppie de bas étage, avec son mariage et il va sauver une famille de la noyade. Le personnage principale de Jeff, who lives at home vit selon un code moral totalement absurde pour tout le monde sauf pour lui. Cependant les Duplass montrent que leur héros fait un pied de nez à tous les sceptiques en accomplissant des exploits, mineurs et majeurs, au cours d’une seule journée. L’esquisse d’une éthique de vie…?

J’ai intitulé mon article « l’audace sagace des Duplass », non seulement car cela rimait, mais aussi parce que cette fratrie est téméraire dans la mesure ou elle se refuse à ajouter à ses films les petites touches qui pourraient aisément leur permettre de fonctionner correctement dans un moule commercial. Non, ils ne travaillent pas avec les acteurs les plus bankables, non, ils ne donneront pas une morale  à deux balles à leurs histoires, non, ils ne vont pas basculer dans l’arlequinade. Mais en même temps, ils ne se fondent pas non plus complètement dans le modèle indépendant: ils n’ont pas vraiment de côté acerbe ou très cynique comme la plupart des cinéastes de leur génération mais ils semblent au contraire éprouver une profonde affection pour leurs personnages et la nature humaine en général.

C’est pour tout cela que j’apprécie le travail des Duplass. Ils se situent en un lieu intermédiaire du cinéma américain, peut-être est-ce grâce à l’alliance de leurs deux sensibilités qui s’autorégulent… et ils semblent pour l’instant garder le cap.

Filmographie

2011 : Kevin (documentary)
2011 : Slacker (segment director)

2010 : Cyrus

2008 : Baghead

2005 : The Intervention (short)

2004 : Scrapple (short)

2003 : This Is John (short)

2002 : The New Brad (short)

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Mark Duplass est en ce moment au cinéma dans la comédie Your Sister’s SisterC’est un film qui fonctionne un peu comme ceux des Duplass mais dont le propos est plus sérieux.

Le trio d’acteur est magnifique (Emily Blunt et  Rosemarie DeWitt interprètent les soeurs) et il n’y a pas de simplification réductrice de la complexité des relations humaines! Allez le voir…

Charlotte

Charlotte W.
Charlotte est la créatrice du site et sa rédactrice en chef. Doctorante en cinéma et civilisation américaine, elle s’intéresse particulièrement à l’esthétique et aux modes de production, de distribution et de réception du cinéma américain indie de la Génération X http://idea-udl.org/members/wensierski/

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