EVENEMENT : Belle de Jour au Livre à Metz

Dans le cadre du festival littéraire Le Livre à Metz, le cinéma Palace diffuse, ce vendredi 22 avril, Belle de Jour de Luis Buñuel, en présence de son scénariste Jean-Claude Carrière, et avec la collaboration de The Bloggers Cinema Club. Film chic et choc, cette adaptation du roman de Joseph Kessel a fait couler beaucoup d’encre à sa sortie mais n’en reste pas moins une charge anti-bourgeoise qui résonne encore aujourd’hui.

belle de jour

Près de cinquante ans après sa sortie, Belle de Jour se pose toujours comme l’un des monuments du cinéma français le plus perturbateur. Catherine Deneuve, 23 ans à l’époque, est l’incarnation de l’idéal féminin, elle est encore l’héroïne belle, candide et pleine de grâce des films de Jacques DemyLes Demoiselles de Rochefort est sorti deux mois à peine avant Belle de Jour. Du pain béni pour le réalisateur Luis Buñuel, qui depuis toujours a fait de la subversion son art et qui, en adaptant avec son scénariste Jean-Claude Carrière le roman homonyme de Joseph Kessel, continue de fustiger la bourgeoisie.

Deneuve y est Séverine, jeune épouse bourgeoise insatisfaite puisqu’elle ne parvient pas à trouver le plaisir auprès de son mari (Jean Sorel). C’est après qu’un ami de celui-ci, Monsieur Husson (Michel Piccoli), lui parle d’une maison close, que Séverine s’y rendra, d’abord par curiosité, puis régulièrement, les après-midi, où elle trouvera le surnom de « Belle de jour ». Au fil des clients, elle rencontrera Marcel (Pierre Clémenti), un jeune loubard qui va, plus que tout autre homme qu’elle a connu, éveiller ses sens et sa passion…

Si le roman de Kessel, pourtant déjà connu pour sa réputation sulfureuse, est assez convenu, son adaptation reste l’un des sommets du style et du ton de Buñuel : d’une audace folle, Belle de Jour est un film presque surréaliste – Buñuel était un ami notable de Salvador Dali, André Breton et Man Ray. Les séquences oniriques, l’humour tantôt absurde, tantôt vaudevillesque, et l’hallucinante performance de Catherine Deneuve font de cette relecture transgressive de Madame Bovary déguisée en réflexion anti-bourgeoise sur la sexualité féminine (ou l’inverse), la plus remarquable curiosité dans la carrière de son auteur. Il y parle (presque) sans fard de sodomie, de viol, en se faisant le psychanalyste fantasque des sujets tabous, qu’il analyse, décortique et interprète, à l’écrit comme à l’image, avec un talent fou.

Belle de Jour a peut-être aujourd’hui perdu un peu de sa puissance subversive mais garde, à l’instar du Chien andalou, de L’ange exterminateur et du Charme discret de la bourgeoisie, son statut de pilier de la filmographie de Buñuel. Et il n’est pas d’œuvre culte sans histoire mouvementée off-screen. Deneuve, on l’a déjà dit, était alors la jeune fille française parfaite, belle et innocente, et si Belle de Jour fut le premier risque de sa carrière, Buñuel « fait partie de ces metteurs en scène auxquels on dit oui sans même avoir lu le scénario » (Catherine Deneuve, Philippe Barbier & Jacques Moreau, Pac, 1984). Les frères Raymond et Robert Hakim, qui produisaient le film, se sont accaparé le projet (comme ils l’avaient déjà fait auparavant avec Joseph Losey, Karel Reisz ou Roger Vadim), et menaient une curieuse politique du silence sur le tournage, interdisant quasiment tout contact entre Buñuel et ses acteurs, en particulier Catherine Deneuve.

Le tournage a donc été très éprouvant pour l’actrice, qui, coup sur coup, verra son image publique ternie par Séverine (un personnage auquel il a toujours été impossible pour elle de s’identifier), perdra sa sœur Françoise Dorléac dans un accident de voiture en pleine promotion des Demoiselles de Rochefort, et qui n’intéressera plus autant les Français pendant un certain temps. Cela n’a pas empêché Deneuve de continuer à prendre des risques, en tournant une nouvelle fois avec Buñuel, Cavalier, Melville, Ferreri, Demy bien sûr, et Truffaut, qui avait par ailleurs déclaré que Belle de Jour était selon lui le film le plus important de l’actrice. Malgré tout cela, Belle de Jour continue à occuper une place centrale dans la longue et riche carrière de Catherine Deneuve ; un film au sujet compliqué, au tournage désastreux, mais qu’elle a toujours porté à bout de bras, l’art comme revendication politique et sociale.

Valentin Maniglia

(Article initialement publié dans Samedi en 8 #13, 11-24 avril 2016)

Valentin M.
Valentin M. Cinéphage, étudiant en cinéma et grand passionné de James Bond, du cinéma populaire, bis et gore européen, et de comédies musicales et romantiques mièvres.

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