REVIEW: Lost In Translation


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Un plan fixe sur la culotte rose transparente de l’actrice Scarlett Johansson, allongée sur un lit d’hôtel, ouvre le second long-métrage de la réalisatrice-scénariste Sofia Coppola. Et pour cause, dans Lost In Translation, on retrouve latmosphère décalée, inhabituelle et parfois teintée d’un humour doux-amer de The Virgin Suicides, son premier film. Une autre manière d’expliquer ce plan d’ouverture est l’unité de lieu, puisque les chambres d’hôtel et autres salles de réception, bars, couloirs, ascenseurs constituent l’environnement essentiel de la plupart des scènes du film.

Lost in Translation raconte la rencontre de deux inconnus dans un hôtel luxueux du centre de Tokyo. Charlotte, interprétée par Scarlett Johansson qui trouve, selon moi, son meilleur rôle avec celui de Grace dans The Horse Whisperer, est une jeune américaine qui aspire à une carrière d’écrivain. Elle accompagne son mari photographe quasi-absent John (Giovanni Ribisi), invité dans la capitale pour y effectuer une série de clichés. Bob, incarné par le prolifique Bill Murray, est un acteur quinquagénaire désabusé et en proie à une véritable crise identitaire. Il doit séjourner quelques jours dans la métropole japonaise, lui aussi, le temps d’y tourner une publicité et de promouvoir son image.

Sofia Coppola filme l’attirance puis l’affection qui s’établissent entre ces deux américains exilés, à travers une succession de séquences mettant en scène des échanges intimistes. Mais, si ces personnages sont bien au centre de l’attention, on ne saurait pour autant faire l’impasse sur la présence parfois écrasante de la ville choisie par la réalisatrice pour y situer son histoire : Tokyo, capitale combinant modernité et tradition. Sofia Coppola a découvert cette ville lors d’un voyage – peut-être alors qu’elle y présentait The Virgin Suicides – et elle a raconté avoir été confrontée elle-même à la perte de repères et à l’absurdité des situations qui constituent l’essence de son film. Ce ne sont pas seulement Charlotte et Bob qui perçoivent le centre frénétique de Tokyo de nuit ou sont, à l’opposé, les discrets témoins d’une procession de japonaises en kimono dans un temple paisible retiré de tout urbanisme. Mais, avec ses larges plans panoramiques, la réalisatrice veut, en fait, partager avec les spectateurs les sentiments d’égarement, de fascination, d’admiration et même de peur qu’elle avait éprouvés lors de son propre séjour.

La ville est omniprésente, même pour les héros, le plus souvent confinés dans leur hôtel. Sofia Coppola emploie plusieurs procédés pour signaler l’extérieur : par exemple, elle jour énormément sur le motif des vitres et leurs reflets. Charlotte, jeune épouse désorientée, est souvent montrée assise tenant ses genoux dans ses bras, tandis qu’elle observe la vue vertigineuse de la fenêtre de sa chambre. 31De même, lorsque cette dernière et Bob empruntent des taxis, la caméra nous montre à la fois le visage des personnages extasiés et le reflet du spectacle observé sur la vitre à demi-baissée.

Si l’on peut finalement conclure que Tokyo et ses habitants représentent véritablement un tiers personnage dans l’intrigue, ils ne parviennent pas à éclipser les protagonistes principaux, auxquels nous nous identifions inévitablement. La réalisatrice, également auteur du scénario, s’amuse par un phénomène d’échos à nous montrer comment les destins de Charlotte et Bob, que le fossé des générations devrait apparemment séparer, sont en fait
étroitement liés. Sont mis entre autres en parallèle les appels téléphoniques aux proches qui leur accordent peu d’attention.

Les personnages de Sofia Coppola ne sont pas seulement « perdus », comme le
« lost » du titre le suggère, dans un pays étranger ou dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas, mais ils ne se connaissent pas eux-mêmes : « I’m completely lost, I want to take better care of myself », explique Bob à sa femme au téléphone, « I don’t know what I’m supposed to be », se plaint plus tard Charlotte.

La rencontre de cet homme et de cette jeune femme au cours de cet exil temporaire au Japon, marqué par une succession de situations cocasses – le tournage de la publicité de Bob, la visite à l’hôpital etc – trouve son apogée lors de la séquence émotionnelle forte de leur séparation, quand le personnage de Bill Murray susurre à l’oreille de Charlotte des mots volontairement laissés inaudibles au milieu du brouhaha de la rue.

« Everyone wants to be found » peut être lu comme phrase d’accroche sur certaines affiches promotionnelles de Lost In Translation, car, placés dans un univers qui les déstabilise, les choque, c’est en l’Autre que Bob et Charlotte trouveront les repères et la confiance nécessaires pour mieux se connaître et, finalement, affronter leur destin respectif.

Les films de Sofia Coppola, contemplatifs, à l’esthétique toujours très soigné et bercés par des musiques d’ambiance comme celles jouées par le groupe versaillais AIR, se concentrent sur des destins individuels : tragique dans le cas du suicide des soeurs Lisbon, plus pathétique pour Bob et Charlotte, historique et initiatique dans le cas de Marie-Antoinette. Somewhere, quant à lui,  évoque la rédemption d’un acteur hollywoodien déluré qui va porter un regard critique sur sa existence lorsque que sa fille vient vivre avec lui. Dans tous les cas, le spectateur devrait toujours pouvoir trouver dans les films de Sofia Coppola la charge universelle qui nous invite à nous interroger sur nous-mêmes et sur notre « destin » ou « parcours » personnel.

 Charlotte

Charlotte W.
Charlotte est la créatrice du site et sa rédactrice en chef. Doctorante en cinéma et civilisation américaine, elle s’intéresse particulièrement à l’esthétique et aux modes de production, de distribution et de réception du cinéma américain indie de la Génération X http://idea-udl.org/members/wensierski/

1 commentaire

  1. Damien Poutine

    12 juillet 2013 à 12 h 12 min

    Superbe étude, très intéressant! cela donne envie de (re)voir le film, et de mieux l’étudier!

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