REVIEW: Beira-Mar

Envoyé par son père, Martin doit aller à la rencontre de sa famille paternelle pour réclamer en son nom une enveloppe dont on ignore le contenu. A contre cœur, il se rend à Beira-Mar, dans cette maison vide au bord de la mer, accompagné de son meilleur ami Tomaz qui souhaite l’épauler dans cette aventure. Au fil de journées vides, les garçons, déracinés, vont retendre les liens d’une amitié défaillante. En effet, Tomaz va profiter de ces quelques jours de répit, à l’écart de leurs vies, pour raconter son homosexualité. Etonné, médusé, peut être aussi un peu émoustillé, Martin est gagné par la curiosité. Cette confession aura des répercussions inattendues, et malgré le mensonge qui les a tous les deux bercés, une confiance de fer demeure, sans s’émousser.

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Une atmosphère maussade, les couleurs délavées d’un paysage hors saison dévitalisé plantent le décor. On pense à la célèbre chanson d’Henri Salvador : « Un jardin d’hiver » dont les paroles susurrées et la mélodie lente nous enveloppent d’une douceur régressive. La fumée de cigarettes que l’on ne fume jamais seul et qui semblent tenir davantage du rituel que du besoin s’envole dans les mèches bleues de Tomaz.

Un séjour initiatique au bord de la mer, soit. Le sujet de l’adolescence, on le sait, a déjà été mille fois exploité. Pour autant ce film se démarque par un dosage subtil d’émotions et une réalisation sans calque. Il s’agit toujours d’oisiveté, et de ce sentiment souvent inaccessible et opaque d’inutilité, qui encombre ces êtres capables errant sans but ni direction véritable. S’épanouissent parallèlement l’amour physique et la mer, le va et vient des vagues et la fusion des chairs. Confrontation, confession, lâcher-prise et embrasement éphémère s’enchaînent. La gêne et l’embarras, ne sont, pour une fois, pas associés à un quelconque mal être et ne versent pas dans le pathos.

A des questions simples succèdent des propos simples. Comment se rend-on compte que l’on est homosexuel ? Tomaz n’en était pas certain jusqu’à ce qu’il essaie. Il s’agit donc une connaissance empirique, rien ne vaut l’essai, la tentative. Le film, peut être, et de façon relativement délicate, prône et encourage cette expérience qui déconcerte de moins en moins. En effet, aujourd’hui, la bisexualité semble être devenue un Graal. Tout le monde l’annonce, la met en avant, s’en vante. Le star system s’en est emparé et est en passe d’en faire un symbole d’humanité profonde. Pourquoi ? Parce que si je suis capable d’aimer les deux sexes, c’est que je ne réduis pas l’être à ses attributs sexuels, je me place au delà, je regarde l’âme. Pour sûr, la bisexualité semble plus facile à aborder à l’adolescence, et pour cause, les corps ne sont pas encore mûrs, ils ne portent pas totalement l’empreinte d’un genre. En outre, c’est une période où l’on n’est pas encore marqué par une catégorisation sociale restrictive. On peut tout de même s’interroger sur le fait que la sexualité prenne elle tant de place dans la construction identitaire. Pourquoi est elle si centrale dans la découverte de soi alors qu’aujourd’hui, à notre époque bienheureuse, on l’envisage davantage comme un parcours, une suite d’expériences, qu’une caractéristique définitive et inamovible ?

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Martin est un garçon à la fois timide et craintif, notamment quand il s’agit de faire face aux adultes. Les yeux gonflés, mi clos, son nez fort et sa bouche charnue, très présente, lui dessinent un visage dramatique à la Daniel Auteuil. Titillé par un appétit sexuel qu’il essaie d’apprivoiser, son manque de confiance disparaît lorsqu’il est face aux filles. Lorsqu’il les regarde danser ses yeux brillent. Sans masque, ni voile il cherche l’étreinte. Tomaz, lui, est plus mystérieux, bien que sans complexe. Là encore, on apprécie le fait qu’homosexualité juvénile ne soit pas associée à la honte ou à la culpabilité comme on a coutume de le penser. Il dessine partout des visages, dont la particularité est qu’ils n’ont pas de bouche. On peut y voir aussi bien l’intention du secret, que l’absence de désir charnel, la bouche étant, symboliquement, la partie du visage relevant de l’attrait pour les plaisirs terrestres.

Beira-Mar est un film nu, dépouillé. On est dans la sensation, le surgissement et la contemplation. Une torpeur agréable de notre entendement, car assurément, ce n’est pas à ce niveau là que se situe le film. Sans violence et sans drame, assez court et plutôt beau, on peut dire qu’il s’agit d’un film d’ambiance. Le parti pris de la banalité et de l’imperfection était audacieux. Pour autant, filmer les peaux jeunes, volcaniques et suintantes, ne suffit pas à concrétiser un tel pari. Ce qui est certain c’est qu’il nécessite d’être vu plusieurs fois pour adhérer, au sens de coller, de s’imprégner de son environnement et des personnages. Beira-Mar exige un certain état de conscience, un abandon à une sorte de méditation, tant le récit est inerte et les points de fuite inexistants. C’est fixe, quasiment sans action. La façon de filmer est parfois imprécise, floue, pudique ou muette. L’image saute, bafouille, s’écharpe avec les sons. Un jeu de frustration se crée, ce que l’on a envie de voir n’apparaît pas, reste caché, en lisière d’un cadrage bien pensé.

Sans recherche d’effets visuels ou narratifs excessifs, seule la musique, quand elle brise le lourd silence qui l’habite, nous accompagne et nous grise. Sensuelle et entraînante, elle nous dit tout, sinon l’essentiel. En effet, le véritable script du film est contenu dans la bande son. Les paroles, si on les relève, nous éclairent sur l’état d’esprit des jeunes garçons. Par exemple, la première chanson qu’ils écoutent dans la voiture le jour du départ dit « my life is starting over again ». La seule dont les paroles sont traduites dit : « je sais qui je suis, je sais où je suis (…) etc. » soit exactement le contraire de ce que ressent Martin, le personnage principal. Elle embraie sur une somme de considérations futiles : DJs, cristaux, plumes et rimmel. « Je suis, je suis, je suis ». On pourrait y voir l’allusion à une certaine forme d’égocentrisme, mais en fait, si l’on prend en considération le fait que rien ne suit, justement, on peut en conclure qu’il s’agit bien de la révélation d’un néant profond. Je suis, oui, j’en suis sûr, je suis, mais quoi, je ne sais pas, et même, pour aller encore plus loin, je ne me pose pas la question, cela ne m’intéresse pas. Ainsi c’est bien la sensation qui prime, le temps présent, auquel on s’agrippe sans tenir compte du lendemain, car si la vie est une chute, lui seul peut nous rattraper.

En évitant les raccourcis racornis, Beira-Mar se démarque et livre une expérience non dénuée de pureté et d’authenticité, ce qui s’explique en partie par son aspect autobiographique. Pour autant, le film manque d’éléments saillants. Ni les acteurs, ni le paysage, ne suffisent à rendre un axe prégnant, une acuité cruciale qui aurait pu conférer du relief au film et retenir le spectateur entre ses griffes. Malgré quelques moments d’éblouissements fugaces, on reste neutre et amollis par un récit sans tenants ni aboutissants.

Beira-Mar de Filipe Matzembacher et Marcio Reolon

Sortie le 17 février 2016

Diane Lombart

Diane Lombart

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