REVIEW : Bang Gang


Gang Bang

Bang Gang (une histoire d’amour moderne) de Eva Husson

Sortie le 13 janvier 2016

Un été sur la rive atlantique, une bande d’ados s’adonne à un jeu régulier, le Bang Gang. Le soir ou en plein après midi, au sein d’une maison sans parents, ils boivent, dansent et se lancent des défis d’ordre sexuel qui débouchent généralement sur des coucheries multiples, filmées et accessibles sur un site privé.

Bang Gang c’est le gang bang mais la tête à l’envers. C’est aussi le gang, autrement dit le réseau, dont les liens sont maintenus grâce aux téléphones portables qui permettent, parfois au dernier moment, l’organisation de ces évènements orgiaques. Le programme ? Ados en déroute aux corps chétifs et brûlants, airs placides et charpie des sentiments. On suit les coups de cœur et les ébats anarchiques de George, Alex, Laetitia et Gabriel.

 « C’était l’année de la canicule », voilà comment commence la bande annonce. C’était plutôt bien trouvé. Le titre, alléchant, la bande annonce et l’affiche, formaient une suite intéressante et prometteuse qui nous faisait saliver. Adulée par une critique dithyrambique, Eva Husson livre un film trop branché pour être sincère.

 L’adolescence, ce nouvel âge, fascine. Pourquoi nouveau ? Parce qu’au début du vingtième siècle on se mariait et on faisait des enfants tôt, on passait de la maison familiale à son propre foyer sans transition. Par ailleurs, la mixité n’existait pas, et, sauf catastrophe, répudiation ou bien faillite, on naissait et mourait au sein d’un milieu, qu’il soit aristocratique ou agricole, et on s’attachait à respecter ses valeurs. L’individu était cloisonné, contraint, réduit. Aujourd’hui, les cadres n’existent plus et chacun détient la liberté de forger ses propres idéaux, son mode de vie et ses principes. Ainsi, l’individu tâtonne, se forge, érige sa statue difficilement, souvent par à coups, dans une recherche hasardeuse et parfois chaotique. L’expérimentation est devenue un outil puissant de création identitaire, le nerf de la connaissance de soi.

Plus précisément, Bang Gang parle du sexe chez les ados. Il révèle bien le fait que ces pratiques sont désormais détachées de tout contexte amoureux, et ce à tel point qu’elles deviennent une activité de loisir au même sens qu’un jeu. Aujourd’hui, comme c’est très bien montré dans le film, le sexe est précurseur, premier, dans une relation. Quasiment concomitant avec la rencontre, il vient avant l’entente, le partage, la curiosité et toutes les découvertes. C’est d’abord le corps. Il faut comprendre qu’il y a une certaine violence exercée par l’apparition et la déformation d’un corps nouveau, un corps qui nous est imposé et qui sans cesse nous précède. On comprend aisément que cette violence doive être renversée en l’utilisant, en le brusquant, en le soumettant. Bien sûr et encore une fois on va évoquer l’influence du porno puisqu’on est dans une surconsommation primaire dénuée d’éléments symboliques ou culturels, qu’il s’agisse de discours, de signes ou bien de rituels. Mais parfois, sentiments angéliques et pratiques assez hard entrent en collision et font des étincelles, car si ces jeunes gens semblent libres ils ne sont pas pour autant moins sensibles.

Quant aux nouvelles technologies, souvent mal maîtrisées, elles sont utilisées à leur encontre et catalysent un certain nombre de drames. En effet, comme l’ont montré nombre de faits divers et d’accidents, la diffusion d’une information personnelle pour un adolescent qui vit et se construit dans le regard des autres peut le mettre dans une position extrêmement périlleuse vis à vis de lui même et déclencher le pire.

Autre aspect intéressant du film, il montre la fête autrement. Espace en marge, sorte de bulle à l’écart du monde, elle offre l’occasion de découvertes multiples. Autrefois tributaire d’un événement, elle est devenu une activité à part entière, quotidienne et essentielle. Là bas, dans l’étourdissement et la fusion avec une foule grouillante, on peut sortir de soi, s’inonder ou se dissoudre. C’est une liberté soudaine et irrépressible qui vous prend, s’empare de vous puissamment. Aussi effrayant que cela puisse paraître, la permission est totale.

Les acteurs livrent chacun une performance juste et égale. Aucun d’entre eux ne se détache vraiment du lot. Marylin Lima qui joue le personnage de George est une sorte de Lou de Laâge en moins intense. Même air de poupée, une bouche sensuelle et regard équivoque, elle semble détenir une certaine force de caractère qui éclate lorsqu’elle n’est pas voilée. Sans doute n’a-t-elle pas été aidée par cette coiffure étrange qui semble lui avoir été imposée (la jeune fille a dans le film les cheveux blonds Barbie ondulés, quasiment jusqu’aux fesses, et une frange épaisse qui lui barre le front). Son corps frêle lui donne des airs d’elfe ou d’insecte volant et on ne peut que lui reconnaître une certaine grâce, mais le personnage de George n’est pas compris. Ni vraiment attachante, ni totalement antipathique, on a du mal à s’identifier à cette fille si belle, si fière, qui n’a pas froid aux yeux. Le film s’attarde trop peu sur ce personnage que l’on voit toujours entouré, par ses amis d’abord, par sa famille ensuite. On aurait aimé la voir seule s’ennuyer dans sa chambre, l’ennui étant une activité cruciale et fondatrice à cette période de la vie. En effet, une des particularité des adolescents réside dans le fait que, contrairement à leurs parents partagés entre vie de famille et vie professionnelle, souvent, ils ont du temps, et c’est bien cela la brèche dans laquelle certains s’enfoncent, d’autres y puisent.

En voyant Bang Gang on ne peut s’empêcher de penser aux Amours imaginaires de Xavier Dolan, film dont l’esthétique figurait au premier plan. Les thématiques aussi se ressemblent puisqu’il s’agit encore d’un triangle amoureux. Un peu plus éloigné mais toujours dans la même veine, Virgin Suicides, le grand succès de Sofia Coppola, se penche sur le cœur des jeunes filles à fleur de peau, fragiles, entravées par le décalage qui les coupe des garçons et de leurs parents. On pense également à 17 filles, le film de Muriel et Delphine Coulin qui relate un fait divers surprenant : en 2008, en Bretagne, une bande de jeunes filles prend la décision incroyable de tomber enceinte de manière synchrone.

Bang Gang

A cet âge, entre phénomènes de groupe et mécanismes de rejet, la contagion et les influences néfastes sont légion. Souvent, manque de responsabilité, insouciance, et une avidité de découvertes se conjuguent. Les actes de ces jeunes personnes ne sont pas évalués, pensés, réfléchis, sous pesés, et leur gravité leur échappe. Pire, surprotégés, ils n’ont pas à se confronter à leurs conséquences. Mais depuis longtemps ces sujets ont été déflorés et souvent avec plus de délicatesse et d’habileté. La réalisatrice, Eva Husson, ne fait que transposer. A l’aise avec les mots et dotée d’une intelligence fine, elle est la meilleure ambassadrice de son film. Elle parle de la « trajectoire des personnages », alors qu’ils stagnent, elle raconte qu’elle a pris pour inspiration un fait divers alors qu’il n’est pas mentionné dans le film, et, étrangement, elle déclare ne pas avoir eu la moindre volonté de choquer. Plus surprenant encore, elle concède à Bang Gang un aspect féministe, dans la mesure où il met en scène une femme sexuellement puissante. Quand on pense que le projet s’est construit sur sept ans, on a du mal à y croire.

Le film souffre de sa neutralité, il bute dessus et périclite d’être trop léger. Pendant les trois quarts de sa diffusion on aspire du vide. Insuffisant, il est focalisé sur les à cotés, qu’il s’agisse de mise en scène, d’effets visuels ou sonores. Ces derniers ne contribuent pas à toucher le spectateur mais au contraire, le distancient d’une action trop esthétisée. Cela crée une barrière, un enrobage artificiel. C’est dommage car quelques bonnes idées sont esquissées. Bang Gang recèle en effet les particularités d’une époque aseptisée, lisse, et en même temps ultra violente. Il exprime bien à quel point aujourd’hui les progrès de la science et notamment de la médecine atténuent les drames, résolvant les situations les plus scabreuses et bancales sans que l’être n’ait le temps de réaliser. Ainsi, la phase fondamentale de la prise de conscience est annulée avec la souffrance qui aurait dû être engendrée et le mécanisme d’apprentissage se retrouve malheureusement bloqué. Quant aux nouvelles technologies elles mettent l’individu en danger et attisent les conflits.

Par ailleurs, ce film à la charpente un peu fine recèle une condensation exceptionnelle de modèles et de références. Mélasse de styles et de thématiques sans parti pris ni réflexion aboutie, la réalisatrice délivre un film bâtard et sans saveur. C’est blanc, sec, pauvre. Même le sexe n’est pas bandant. Ni langoureux, ni cru, ni voluptueux, c’est trash sans être intime. En effet, on voit assez rarement les personnages seuls. Le groupe est prégnant et il floute l’accès aux personnages. C’est dommage, vraiment dommage, que les situations diverses et variées que connaissent ces adolescents n’aient pas été plus développées, cela aurait ajouté du contenu. Eva Husson aura préféré rester à la surface,  à regarder les protagonistes comme autant de poissons nageant dans un aquarium. C’est beau un aquarium. Ces adolescents livrés à eux mêmes et à leurs semblables sont réduits à leur présence physique, utilisés. Résultat, on ne se trouve ni proches des êtres ni proches des corps.

Un montage efficace, bien rôdé, rattrape un peu la tiédeur de la réalisation minée par le manque d’ardeur et d’attachement à l’instant. Un long focus sur la joue, les cils, les jambes dont les poils fins s’hérissent doucement, ne suffit pas. Triste calque, cette façon de filmer qui use et abuse de gros plans créant des moments figés n’engendre qu’un semblant de poésie. La beauté, disait Robert Bresson dans ses célèbres Notes sur le cinématographe, c’est ce qui vous échappe. En effet, elle ne se programme ni ne se reproduit. La beauté n’est beauté que si elle est neuve, affirmait-il. Quant au mode de narration pour conter l’attraction il est inauthentique et forcé. Les regards appuyés, les battements de paupières et les chuchotements lents sont plaqués à l’écran comme des sous titres trop voyants.

Cultiver une passion sans filtre pour ses acteurs, les choyer autant qu’on les châtie pour qu’ils livrent le meilleur d’eux mêmes, leur laisser la place pour les laisser abreuver vos sens, et, par dessus tout, s’engager à rendre ce désir fou d’absorption totale, sont les seules conditions propices à la réalisation de ce genre de films. Bang Gang n’a pas cette énergie, sans doute parce qu’il manque cruellement de vérité.

Un film sans courage ne mérite pas tant d’hommages.

Diane Lombart

Diane Lombart

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