REVIEW : Get Out

Get Out a déjà été élevé au rang des grands films d’horreur de ces dernières années, avant même sa sortie sur notre territoire. Pour son premier long métrage, Jordan Peele convoque l’observation sociétale et le cinéma horrifique pour fabriquer une œuvre aussi intelligente que divertissante.

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Chasing shadows

Il y a eu indéniablement un « effet Obama » sur le cinéma américain des années 2000-2010, et, par là même, un « cinéma des années Obama ». Considérons que celui-ci prend fin avec The Birth of a Nation ; percutant et ultraviolent, le film de Nate Parker sur la révolte des esclaves en 1831 sort un mois avant les élections américaines de 2016, et exprime, à sa façon mais assez justement, le sentiment nihiliste des Afro-Américains qui ont vécu en 2009, l’élection d’Obama comme une victoire sur les inégalités raciales mais qui, deux mandats plus tard, n’aura finalement qu’encore plus creusé ces inégalités, exacerbées par les discriminations et les violences policières – des affaires Trayvon Martin à Freddie Gray en passant par Michael Brown. Considérons donc, dans cette même optique, que Get Out se présente comme le premier film de l’Amérique de Donald Trump. Ce n’est plus le pays de « l’erreur » Rodney King, mais bien celui d’une haine dissimulée sous la discrimination (qui profite également de l’effet de distanciation des sujets) ou l’humour de mauvais goût.

Jordan Peele se lance tout seul dans l’écriture et la réalisation de ce film d’horreur qui extériorise la haine d’un pays aussi bien que lorsqu’il traduisait la colère de Barack Obama avec son acolyte Keegan-Michael Key. Aux antipodes du film militant qu’était The Birth of a Nation, Get Out utilise les codes du film d’horreur – de la même manière que Nate Parker utilisait les codes du film historique – pour dresser le constat d’une Amérique qui s’est enfoncée dans un racisme ordinaire avec une rapidité impressionnante. La cinéaste Afro-Américaine Ana DuVernay explique le développement de cet effet dans son superbe documentaire Le 13e, disponible sur Netflix, ou comment le Treizième Amendement de la Constitution américaine, qui a aboli l’esclavage, a laissé le champ libre à un esclavagisme ordinaire – autrement dit légal – toujours plus effectif à notre époque. En se présentant comme une relecture du chef-d’œuvre de Stanley Kramer, Devine qui vient dîner ?, Get Out poursuit l’observation d’Ana DuVernay, cette fois dans une Amérique blanche et bourgeoise qui aurait « voté Obama une troisième fois », moins pour éviter la catasTrump que pour se dédouaner d’un quelconque sentiment de racisme.

Jordan Peele la joue très fine sur la question raciale : pas à un seul moment, le « mot en N » n’est prononcé, renforçant ainsi l’expression du racisme ordinaire, qui n’existe plus que dans des propos en apparence inoffensifs à propos du basket, de l’attitude cool que l’on attribue aux Afro-Américains et d’autres sujets qui feraient d’une personne Noire l’objet d’un questionnaire aussi ridicule que transpirant d’un racisme répugnant. Mieux encore : comme beaucoup des grands humoristes Noirs américains (Richard Pryor, Eddie Murphy, Dave Chappelle, Chris Tucker…), Jordan Peele tourne ponctuellement à la dérision le sentiment de méfiance des Blancs à l’égard des Noirs, par exemple avec le personnage de Rod, l’ami du protagoniste Chris, qui développe une paranoïa vis-à-vis des bourgeois blancs, persuadé qu’ils veulent faire de ses frères des esclaves sexuels, ou encore au détour d’un plan hilarant dans laquelle la petite amie de Chris, assise en tailleur sur son lit et vêtue d’une robe de chambre blanche, écoute le tube du film Dirty Dancing en buvant un verre de lait – sans aucun doute la séquence la plus blanche du film, et, donc, la plus lourde de sens tout en restant extrêmement drôle.

Si Get Out ne brille pas par sa mise en scène, qui remplit correctement et sans grande surprise le cahier des charges du film d’horreur (jump-scares, musique angoissante, personnages secondaires mystérieux), à l’exception de quelques intéressantes trouvailles (les très inventives séquences d’hypnose), c’est bien évidemment dans son contenu qu’il s’avère très riche. Les faiblesses du scénario sont celles que l’on retrouve souvent dans le genre du thriller ou de l’horreur : un climax prévisible, un dénouement rapide et téléphoné – et surtout, qui opte pour un happy end probablement de bon ton, mais qui aurait pu se transformer en charge politique féroce sur un simple champ-contrechamp.

Toutefois, l’observation que Jordan Peele fait du milieu bourgeois blanc a beaucoup à nous dire sur l’histoire du cinéma d’horreur. Avec sa maison à l’apparence terrifiante qui ne peut évidemment être habitée que par une famille blanche bourgeoise (ou par O.J. Simpson), Get Out renvoie bien sûr à Amityville, dont Eddie Murphy disait en 1983 ne pas comprendre pourquoi les Blancs dans les films d’horreur s’évertuent à rester vivre dans des maisons hantées ; le titre même du film, « Get out » (« Sortez ! »), est par ailleurs une réplique que l’on peut entendre dans Amityville. Murphy, dans son même sketch, imaginait un couple d’Afro-Américains charmés par la maison d’Amityville lors de leur visite des lieux, puis, une fois que le fantôme leur chuchote « Get out ! », l’homme se retourne vers sa femme : « Dommage qu’on ne puisse pas y habiter, chérie ». Peele fait une réutilisation intelligente à la fois de la scène d’Amityville et de la blague de Murphy dans la grande scène de réception, où un « frère » se précipite vers Chris en lui hurlant de fuir la maison. Evidemment, Chris y restera à ses risques et périls. Et Jordan Peele invente alors le film d’horreur Noir.

Valentin Maniglia

Valentin M.
Valentin M. Cinéphage, étudiant en cinéma et grand passionné de James Bond, du cinéma populaire, bis et gore européen, et de comédies musicales et romantiques mièvres.

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