REVIEW : Je veux être une actrice


je-veux-etre-actrice_movies-241746-1

Sortie le 20 janvier 2016

A dix ans, Nastasjia veut devenir comédienne. Patrick Chesnais, Philipe Torreton, François Morel, Michael Lonsdale et Denis Podalydes se succèdent à l’image pour lui livrer leurs émois, petits secrets et grands souvenirs, chacun dans son style et son langage propre. Nastasjia est une petite princesse, pas farouche, des étoiles plein les yeux, une aile au-dessus d’elle, une auréole autour. Quant aux acteurs, ils sont autant des fées, biscornues et cabossées, qui se penchent au-dessus de son berceau.

Avec une grande sobriété de ton et force détails, c’est une vision de l’intérieur du métier d’acteur, trop souvent idéalisé, qui est offerte aux spectateurs.

Frédéric Sojcher, le réalisateur qui est aussi le père de Nastasjia, la conforte dans ses rêves sans la laisser s’illusionner. Prévenir, éclairer, sans cesser d’encourager, et ne jamais substituer ses désirs à ceux de sa progéniture sont les préceptes qu’il semble prôner. Au passage, on remarque que les protagonistes sont tous masculins. Ils se relaient comme autant de substituts au père, un père merveilleux qui met sa fille en lumière et relève le challenge de la guider dans les eaux marécageuses de ses chimères.

Je veux être actrice est bien un film de notre époque, qui montre à quel point le statut de l’enfant a été bouleversé. Aujourd’hui il a cette possibilité extraordinaire de se confronter aux adultes, il peut se comporter comme leur égal. L’enfant a retrouvé sa valeur, et, grâce à lui, l’enfance peut enfin être encensée. Pourquoi pas ? On emploie bien le verbe « jouer » lorsqu’on parle d’incarner un personnage, c’est donc bien une activité qui se réfère à cet âge si particulier où l’on s’invente des personnages, monstres bizarroïdes ou amis invisibles.

Frédéric Sojcher livre un film avec du contenu et un casting rare, composé de pointures. Chacun y va de sa prestation, certains jouent le jeu, d’autres contournent un peu les questions, passent à côté, ou bien refusent de se les poser tout simplement. On n’a pas envie de les blâmer mais au contraire de les remercier de ne pas avoir conscience de tout, de se laisser porter, et surtout, de ne pas déflorer tout à fait la magie qu’ils irradient. Pas d’autopsie donc, la spontanéité, la fraîcheur, le naturel et l’innocence côtoient l’expérience, et c’est la rencontre de ces deux extrêmes que célèbre le film, l’alchimie de l’aspiration, encore un peu fragile et un peu floue, et de la réalisation, solide, tangible, indélébile. Profond tout en restant léger, touchant sans effusions maladroites, le réalisateur nous offre une leçon de cinéma sans cinéma, doublée d’une leçon de paternité.

Ni pédant, ni fumeux, même si le principe peut paraître un peu opportuniste, Je veux être actrice reste un cadeau mutuel, d’un père à sa fille et vice versa.

La mise en scène est quasiment inexistante comme c’est souvent le cas dans les documentaires, et tant mieux, car cela permet de rester focalisé sur les propos des différents protagonistes, leur langage, leur façon d’être. Pas de composition ni de surenchère, pas de texte à réciter ni de préparation en amont, la sincérité est de mise.

Avec une grande liberté de ton, des thèmes variés sont abordés. On retient le panache, sorte de graal évoqué par Jacques Weber, sa vision du public, masse composée d’éléments à la fois semblables et différents, le rapport au texte, viscéral, l’acteur qui s’empare de chaque mot pour l’ajuster, l’habiller et l’amplifier, le faire tinter ou se taire, au contraire. Michael Lonsdale apparaît comme un vieux sage, barbe blanche et ton solennel, installé dans un lieu saint, il tient des propos philosophiques sur l’artiste et l’invisible, le don et l’importance de l’observation.

Le format court est un parti pris courageux et parfaitement adapté.

Le film surfe sur la vague de la fiction documentaire qui envahit les arts : Maiwenn au cinéma a lancé le genre avec son film choc Pardonnez moi, sorti en 2006, en littérature, ses meilleurs représentants restent Frédéric Beigbeder et plus récemment Delphine de Vigan, quant aux arts, on pense à Sophie Calle, Cindy Scherman ou encore Orlan, des artistes dont le travail flirte toujours avec l’exhibition. Aujourd’hui, dans une société qui a combattu beaucoup de tabous, on se montre à visage découvert, on ne fait plus semblant. On lève le voile, on se confesse, la honte et la décence, ce que l’on appelait autrefois la bienséance, ayant sans doute longtemps été le nerf de l’invention.

Je veux être actrice offre un espoir : on peut faire un film avec peu de moyens.

Hommage poétique et déclaration d’amour, Je veux être actrice est un film familial et personnel, où chacun accepte de donner un peu de lui-même, dans le but d’éduquer et de transmettre. Un moment de partage et de découverte, une petite pépite.

Diane Lombart

Diane Lombart

Laissez un message

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *