REVIEW : Les habitants


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Les Habitants de Raymond Depardon

Sorti le 27 avril 2016

Dans Les Habitants, Raymond Depardon part à la rencontre des français. En caravane avec son équipe, il sillonne le pays de long en large pour s’arrêter dans une poignée de villes et proposer aux passants croisés sur son chemin de venir terminer leur conversation à l’intérieur du véhicule. En toute simplicité, on assiste à des confessions brûlantes, des moments intimes et uniques, quelque chose d’à la fois banal et inaccessible. On entre dans le boudoir.

Chaque couple de passants a eu le droit d’occuper la place une demi heure. Il ne s’agit pas de donner la parole mais de s’immiscer dans une conversation personnelle. Avant de les faire entrer dans la caravane on leur a fait signer des papiers. A l’intérieur c’est neutre et frugal, pas de décor ni de vivres, même pas un pauvre verre d’eau.

Qu’est ce qui compte pour ces gens ? Qu’est ce qui vrille dans leurs têtes et leur fait courber l’échine ?

Sans artifices et avec peu de moyens, Depardon part à la conquête d’une France multiple, par ses paysages, ses accents, ses influences et ses rites. On croise de tout dans ce pays, des jeunes incultes et insouciants, vulgaires et immatures, qui nous rappellent les incorrigibles protagonistes de la télé réalité, des vieux nostalgiques parfois critiques voire intolérants, toujours prêts à asséner que c’était mieux avant. Mais ce que l’on voit surtout, confinés dans cette petite caravane, ce sont des gens qui se battent. Contre les autres, ceux qui les empêchent, contre les leurs parfois, ceux dont ils ont réchappé, mais toujours pour survivre, garder la tête haute et avancer coûte que coûte sur des chemins non balisés.

Ce n’est ni le titre, pas très alléchant, ni l’affiche, triviale, qui nous ont donné envie d’y aller, mais l’idée. En effet, le concept est résolument moderne. Il fait un peu penser au porte à porte, technique tour à tour usée puis délaissée par les politiques. Mais ici l’actualité et son flot de polémiques ne sont curieusement pas évoqués, ce qui fait des Habitants un film politique sans politique. On pense bien sûr à la télé réalité et ses récentes mutations, car elle est en train de devenir plus profonde et plus authentique. C’est d’ailleurs l’idée de la toute nouvelle série Les Français, diffusée sur France 2 et produite par De La Housse, plus sérieuse que l’amour est dans le pré et plus classe que les ch’tis. On a toujours apprécié les témoignages qui requièrent le retrait du journaliste (un exercice difficile pour la profession), il en va de la transmission orale, une tradition ancestrale. Selon ce principe, les histoires sont délivrées sans interruption, ni intervention. C’est aussi la raison du succès de l’émission très dépaysante Les pieds sur terre diffusée depuis des années sur France Culture.

Avec Les Habitants, on entre dans un domaine interdit, retranché. S’invitent à l’image l’attachement au passé, la difficulté de se projeter, la famille dans tous ses états et ses rixes intestines. On observe les atermoiements du couple, la force des relations amicales et la bride de l’influence parentale. On retrouve tous nos travers, le besoin de sécurité des femmes, le désir insatiable des hommes, l’amour cruel qui bat des ailes sans faire de bruit. On les évoque avec moult précautions, on les combat dans la douleur et dans la peine, ou on les tait lâchement. Mais au fond, qu’est ce qui préoccupe tant ces gens ? En définitive et de façon quasiment unanime, les relations qu’ils entretiennent avec leur entourage sont centrales. Ils ont l’air de vivre jour après jour et à tâtons.

Le film est un bel éloge des liens amicaux, il donne à voir beaucoup de partage et d’entraide. Il faut comprendre que les masques tombent lorsque nous sommes face à nos proches, ils sont comme un miroir qui nous rappelle à nous même. Face à eux, on ne peut plus ni jouer ni prétendre, on est piégé pour notre plus grand bonheur : une communication des âmes, fortuite et désintéressée. Une conversation sans enjeux c’est très rare. Ici personne ne cherche vraiment à se mettre en valeur, on n’est ni dans la séduction, ni dans le débat. C’est le cadre de l’amitié, merveilleuse alcôve douillette et feutrée, qui permet cela.

On observe aussi, à travers le film de Depardon,  un triste décalage entre les parents qui souvent réclament la proximité d’une famille en expansion et le besoin des enfants d’ouvrir leurs ailes et de s’émanciper. La fracture générationnelle est flagrante et c’est elle la plus prégnante. Aujourd’hui, les conventions ont disparu et sourdement est advenu le règne de l’individu. La société ne connait plus de barrières, même la prostitution qui a toujours été condamnée parvient d’une certaine façon à se banaliser et gagne en prestige. D’ailleurs, le mot même est en train de disparaître, on ne parle plus que de « travailleurs du sexe », un titre plus noble, qui rend la fonction plus acceptable. Et pourquoi pas ? On pense aux escort girls, grade supérieur du métier, cette myriade de femmes qui n’ont jamais connu ni misère ni pauvreté, ni exclusion ni manque de respect, et vivent de leur sympathie et de leur corps sans se trahir. La société a changé, elle tolère davantage. On remarque au passage que le film ne recèle aucune conversation amicale entre un homme et une femme. Soit il s’agit de couples, soit de mères avec leurs fils, le reste du temps les femmes parlent entre elles et les hommes aussi.

Par ailleurs, on ne trouve dans cet échantillonnage censé être assez hétérogène et représentatif, que très peu de bourgeois, d’intellos et de fashionistas. Comme si ces derniers étaient tous concentrés dans la capitale que la caravane s’attache à contourner habilement (le point d’arrêt le plus proche étant la banlieue de Villeneuve). Pourquoi ? On a un peu l’impression de regarder « une France d’en bas », qui rame et qui galère.

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Dans ce projet, le travail du réalisateur est totalement revisité. Il n’est plus là pour mettre en scène et encadrer les acteurs, au contraire il capte et il laisse faire. Ainsi, tout le travail se fait au montage. Pour vous donner une idée, après le tournage, l’équipe de Depardon s’est retrouvée avec 42 heures de rush à re visionner, couper et ordonner pour le montage. On rejoint ici la méthode Maïwenn, pionnière dans la création de l’improvisation scénarisée. Robert Bresson écrivait dans Notes sur le cinématographe « la beauté c’est ce qui échappe ». En effet, personne ne la prévoit ni ne la formate. Le film étant couplé avec un livre de photos on pense automatiquement au travail de Sophie Calle. Basé sur l’image et l’écriture, il met souvent en valeur le témoignage.

 Dans un style naturaliste, Depardon assouvit nos désirs de voyeurisme. Mais plus que des personnes, ce sont des situations qui se succèdent. La frustration du spectateur est celle de ne pas pouvoir détailler davantage le physique des protagonistes. La caméra étant immobile, on ne les voit que de profil. On aurait voulu pouvoir s’attarder sur une ride, un iris pâle ou profond, une épaule dénudée, une médaille qui tombe dans le décolleté. Pour autant, ce manque de détail et d’accès à la vision peut être nous permet-il davantage de nous concentrer sur le propos de ces entretiens.

L’errance, la solitude, la difficulté à se trouver soi même, sont des thèmes de l’œuvre de Depardon. Artiste multi facettes, il photographie, filme, scénarise et écrit. Opposé aux méthodes des conseillers de communication, il recherche cette verve pure, évidente, sans chichis et surtout sans préparation. C’est une plongée dans l’eau froide que les protagonistes ont l’air de vivre plutôt bien. Il dit « il faut aller sur place, on ne peut pas se contenter des éditos ». Un homme d’action donc. A l’origine, Depardon avait l’intention d’aller en Afrique pour démarrer un nouveau projet, mais ce sont les attentats de Charlie Hebdo qui l’ont poussé à se lancer dans ce film sur les français. Il faut comprendre que la parole est quelque chose d’essentiel pour Depardon. Il explique d’ailleurs qu’elle est le prélude essentiel à toute séance photo. En général il se livre en premier afin que son interlocuteur l’imite, et ainsi crée un climat propice.  Autre fait intéressant, le réalisateur admet qu’il a voulu que le montage soit fait en collaboration avec une femme car selon lui, elles disposent d’une plus grande qualité d’écoute.

Raymond Depardon livre un film-concept authentique et sans prétention, qui montre à quel point chacun est un personnage. On réalise encore que l’on vit tous les mêmes choses et que l’art est un pont entre les âmes, un répertoire de joies et de drames qui constitue le domaine de notre condition humaine.

Diane Lombart

Diane Lombart

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