REVIEW : Mary Shelley – un sérieux conte de faits


Mary Shelley film 2018

Une apologie du biopic

Haifaa Al Mansour, cinéaste saoudienne remarquée il y a quelques années pour son premier long-métrage de fiction Wadja sur une petite fille espiègle et déterminée, porte un regard empathique sur les années de formation d’une femme de lettre britannique mythique non moins déterminée qui fut confrontée très jeune à des deuils, à l’héritage lourd de parents renommés, à sa sensibilité modérément irrévérencieuse et féministe et aux injustices de son époque outrageusement mysogine. Le travail biographique effectué est convaincant, limpide dans son intention même si sans doute, certains épisodes sont amplifiés et schématisés, même si l’acte créatif est une énième fois porté/sublimé à l’écran. De toute évidence, la façon dont certains de nos pairs pourvu de dons exceptionnels trouvent un exutoire dans l’art restera une source inépuisable d’inspiration et suspendre l’espace de 2h notre incrédulité pour accepter quelques enchainements un peu « gros » et coïncidences « téléphonées » dans un scénario restera un impératif de dégustation spectatoriale. La fascination pour la figure de l’artiste se perpétuera toujours et depuis quelques temps les biopics convoquent, concédons-le, des portraits très vivants et vibrants. Voici donc que je reviens sur mes précédents mots critiques à l’égard de cette mode grace au, somme toute ordinaire, Mary Shelley...Mister Badabook avait déclenché le même déclic chez moi au sujet des films d’épouvante contemporains, il ne faut parfois pas chercher à comprendre…

Un air de famille

Mary Wollstonecraft Godwin Shelley est la génitrice de l’immense classique Frankenstein ou le Prométhée Moderne écrit à seulement 18 ans (si l’on en croit le film) 19 (si l’on s’en réfère à Wikipédia), une œuvre déterminante qui transcenda le gothique pour préfigurer le genre de la science-fiction. Un long-métrage éponyme, nouvelle incursion symptomatique dans la mode du biopic donc, est sorti mercredi 8 août 2018 dans les salles obscurément et obstinément climatisées. Il décrypte avec une approche vacillant étonnamment entre simplicité (d’interprétation et de décryptage) et lourdeur (insistance et court-circuits scénaristiques), les expériences de perte, d’abandon et de trahison familiales et amoureuses qui ont mené une jeune femme dotée d’un héritage intellectuel et artistique énorme, à trouver sa « voie/voix » littéraire.

Mary Shelley était la fille de Mary Wollstonecraft, une pionnière féministe à la plume plutôt acérée, et de l’écrivain William Godwin, influent à son temps. Elle fut la compagne du poète romantique Percy Shelley et s’entoura de la crème littéraire de son époque. Aussi, une attention toute particulière est-elle accordée à la galerie de personnages dits « secondaires », tant au niveau du casting, composé de fringants jeunes acteurs britanniques qu’au niveau de la caractérisation qui n’est pas plate mais bien ronde et complexe. Le personnage de la demi-sœur Claire, par exemple, demeure présent et fort, c’est une surprise. Lord Byron en dandy décadent parvient à troubler, est-il détestable, provocateur et fin, ou goujat? Percy, tantôt fauve androgyne et homme libre passionné, tantôt amoureux mièvre au sein de scènes modelés en « happy-ending » sonne toutefois un peu plus faux. Tout ce beau monde évolue au sein d’une sorte de teen movie érudit, où chacun se révèle être plutôt clairvoyant et talentueux.

Mary Shelley film

Mary, clou du spectacle, est incarnée quant à elle par la beauté férocement étrange et magnétique de l’indispensable Elle Fanning. Elle apparaît animée par un potentiel créatif intense mais aussi encombrée par son héritage filial, et handicapée de manière écoeurante au stade de la publication, par la société patriarcale de l’ère victorienne dans laquelle elle évoluait. Le spectateur de 2018 détient en revanche un recul précieux qui lui permet d’anticiper, dans tous les moments d’inconfort, le fait que Mary dépasserait tous les écrivains de son entourage. C’est un sentiment d’omniscience assez jouissif, proche de celui produit par le comique de situation au théâtre, sur lequel la réalisatrice ainsi que Emma Jensen, sa scénariste, jouent, clairement. Le film fonctionne en outre comme une curieuse mise en abîme pour son interprète principale aussi confrontée aux problématiques liées au patrimoine familiale puisqu’elle a, en quelque sorte, détrôné son aînée Dakota Fanning sur le marché du film…

Le portrait offert par Haifaa Al Mansour est plutôt agréable, car clair, en termes de transmission biographique et d’explicitation des liens de cause à conséquence mais on peut déplorer le manque de recherche stylistique voire la conjugaison filmique « limitée » si l’on se montre plus dur. La mise en scène convenue entre malheureusement en conflit avec la fougue (même internalisée) et les revendications des personnages dépeints. Plus rationnel que sensoriel, Mary Shelley se situe en quelque sorte à l’opposé d’un Marie-Antoinette coppolesque, imparfait lui aussi – voire décrié, qui était pop et plus affranchi de finesse psychologique ou historique.

Charlotte Wensierski

Date de sortie 8 août 2018 (2h00)
De Haifaa Al Mansour
Avec Elle Fanning, Douglas Booth, Tom Sturridge

Charlotte W.
Charlotte est la créatrice du site et sa rédactrice en chef. Doctorante en cinéma et civilisation américaine, elle s’intéresse particulièrement à l’esthétique et aux modes de production, de distribution et de réception du cinéma américain indie de la Génération X http://idea-udl.org/members/wensierski/

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