REVIEW : Mistress America


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Sortie le 6 janvier 2016

Tracy vient d’entrer en première année à l’université à New York. Mal intégrée, elle s’ennuie un peu, jusqu’au jour où elle fait la rencontre de Brooke, sa future sœur, puisque leurs parents sont sur le point de se marier. Brooke habite Times Square et vit pleinement.  Parce qu’elle aime la vie et qu’elle a des projets plein la tête elle va lui en mettre plein la vue. Au delà des cours de vélo en salle qu’elle donne dans un club de gym, ses activités de vendeuse et de décoratrice d’intérieur, elle envisage de créer un restaurant au concept aussi branché qu’atypique. Tracy va l’accompagner dans la mise en place de ce projet aux bases chancelantes et elles feront face ensemble aux turpitudes et imprévus multiples qu’il engendrera.

D’un côté, s’affiche ainsi le profil d’une jeune fille qui ne sait pas quoi faire de ses dix doigts, de l’autre, celui d’une jeune femme qui se disperse à droite à gauche, une vraie girouette qui connaît tout le monde et personne à la fois, donne des leçons sans savoir, s’appelle autodidacte et mène une activité professionnelle pour le moins peu claire.

Tracy observe, analyse, invente, tout en épaulant Brooke, son repère, sa chance. Elle se dope à l’assurance de son mentor qui lui, tombe en déconfiture. Brooke est une sorte d’étoile filante, un éclat dans le ciel, quelque chose de brillant mais d’éphémère. Dans l’instant, narcissique, elle ne semble éprouver de sentiments que pour elle-même. Elle est fantasque, riche, épuisante. Classe, sociable et souriante. Elle a de la conversation, du style, de l’assurance, un truc spécial, indéfinissable. En un mot, elle est trop. Elle irradie de mille rayons lumineux et pourtant, elle reste incapable de faire, de construire, et surtout d’aller au bout, d’aboutir.

Des liens familiaux en décomposition, un nouvel environnement, hostile au premier abord, des amitiés fragiles, Tracy se trouve dans une sorte de chaos affectif, ce qui sans doute explique qu’elle soit happée par cette fille en apparence fantastique. Pour être exact, on peut dire qu’elle est éblouie par Brooke, c’est à dire qu’elle ne voit qu’elle tout en n’y voyant plus rien, la lumière étant trop forte pour qu’elle garde les yeux ouverts. Généralement l’exceptionnel et la banalité ont du mal à se côtoyer, pourtant, malgré leur différents criards, elles vont se lier et créer une relation fructifiante bien qu’inégale. En effet, cette relation va permettre à Tracy de sortir de son rôle d’outsider. A force d’aider, d’orienter et d’encourager Brooke, elle va prendre confiance et s’élever.

Le film raconte l’évolution d’une jeune fille trop peu sûre d’elle qui va tirer bénéfice d’une rencontre inattendue pour développer ses capacités propres. L’ironie de la situation est que, au sein de cet étonnant duo, la personne qui soutient et épaule le plus l’autre est aussi celle qui, finalement, bénéficie le plus de la relation.

 Avec ses personnages de femmes excessives, Mistress America a de faux airs d’un Woody Allen. On pense à Blue Jasmine, Brooke ressemblant à cette femme fragile, personnalité fantasque quasi borderline. Le problème c’est que l’aspect comique du film ne fonctionne pas. On bascule vers le huis clos à la fin, mais là non plus, ça ne marche pas. Parce que les personnages restent dans leur moule et, trop préoccupés par eux mêmes, ne se rencontrent pas. Sans véritable accrocs ni collision, cela sonne… creux. En revanche, ce qui est agréable c’est que les personnages principaux, eux, oscillent entre bonté et mesquinerie. Ainsi, le jugement du spectateur n’est jamais définitif.

Un détail : on ne comprend pas très bien l’idylle qui noue Tracy à un jeune binoclar hirsute. Polar crado et prétentieux, il s’amourache d’une petite emmerdeuse aux obsessions tenaces qui le suit partout comme un yorkshire fou. On se fait une raison en se disant qu’elle voulait simplement tester son pouvoir de séduction.

Finalement on retrouve un peu les thèmes clés de While we’re young, le précédent film de Baumbach : la hype, la fascination pour la vibe. Dans Mistress America, on entrevoit ces nouveaux modes de vie où l’on cumule plusieurs boulots sans chercher à acquérir un statut et où les nouveaux concepts sont légion. Il est question de développer son moi dans ses aspirations les plus diverses. Le film traite également de l’influence de certaines personnes lumineuses, attrayantes, qui peuvent finalement se révéler nuisibles. On les croit infaillibles, parfaites, et la désillusion n’en est que plus violente. C’est aussi l’ambivalence, intrinsèque à tout individu, et l’idée que pour avancer, souvent on utilise, voire on consomme, les autres. Baumbach semble hanté par l’idée que le talent est carnivore. On pense aux paroles de la chanson Sweet Dreams de Eurythmics « Some of them want to use you, some of them want to get used by you ».

Au fond, le film traite du décalage sensible qui existe entre ce que l’on est et ce que l’on voudrait être. Il évoque le mécanisme de compensation qui peut engendrer une surenchère dans le paraître comme c’est le cas pour Brooke, ou bien, au contraire, une attitude de retrait, lorsque l’on demeure encore dans le flou et l’incertitude. Entre les deux jeunes femmes fleurissent l’admiration, le désir et l’attachement, mais le tout reste périlleux. Finalement, le film représente assez bien l’amitié féminine, parfois perfide. Ce qui est étonnant pour nous français c’est cet enthousiasme débordant dès le premier abord et la rapidité avec laquelle les liens se tissent. Par ailleurs, l’attitude de la jeune fille qui encourage Brooke dans ses actes tout en la cassant par écrit est saisissante. Cette dichotomie entre la pensée et le sentiment est sans doute le lot de l’écrivain. On pense notamment à Nietzche qui ne pouvait s’empêcher d’assassiner Wagner, son ami, par écrit, jusqu’à ce que ce dernier en ait eu assez de devoir l’excuser, et de le supplier d’arrêter. Une situation proprement absurde qui explique l’enfer de l’homme partagé entre une pensée qui le foudroie et une volonté qui ne s’aligne pas. A ce niveau là, c’est intéressant. L’esprit critique, certes, permet d’éviter les pièges, mais il n’est pas non pas pour autant le plus fidèle des alliés lorsqu’il s’agit de construire quelque chose.

Comme vous l’aurez constaté, il faut beaucoup de discussions voire de digressions pour trouver de l’intérêt au film. Malheureusement, le constat est que Mistress America est une comédie sans rire ni drame, à l’intrigue plutôt molle. On relève un côté Gossip Girl, le versant sulfureux en moins. Quelques effets sonores et de mise en scène parviennent pourtant à conférer artificiellement un côté entraînant au film.

Trop sucré, trop doux, Mistress America est un genre de milkshake à la fraise pour baby doll, jeune fille romantique allergique aux émotions fortes cherchant à s’occuper une après midi de pluie.

Diane Lombart

 

 

 

Diane Lombart

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