REVIEW : Nocturama

Paris brûle-t-il ? De cette question, Bertrand Bonello établit un constat de la situation de la France en matière de terrorisme et la position de la jeunesse face à cela. Subversif sans provoquer, éloquent sans se positionner dans un débat, Nocturama est un film nécessaire dans le contexte actuel, que l’on peut d’ores et déjà compter parmi les pièces maîtresses de son auteur et qui repense la construction artistique d’un cinéma politique à la française.

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Nice people for nice times

Dans une filmographie pleine de défis excitants, Nocturama remporte peut-être la palme. La nouvelle réalisation de Bertrand Bonello arrive après le film d’époque L’Apollonide et le biopic Saint Laurent, impressionnante première superproduction. Ainsi, Nocturama clôt un triptyque avec lequel Bonello, de son regard audacieux, a raconté le vingtième siècle, jusqu’à aujourd’hui. Initialement intitulé Paris est une fête, le pied-de-nez à Hemingway a changé de titre après les événements du Bataclan pour se muer en hommage à Nick Cave et à Bret Easton Ellis, le titre définitif revendiquant même une dimension fantastique qui est au cœur du long métrage. Le cinéaste met en scène dix jeunes, âgés de quinze à vingt ans environ, effectuer un chemin extrêmement précis, chacun de leur côté, à travers la capitale. Ils se croisent parfois, mais ne se parlent pas, ne se regardent pas. Leur mystérieux périple a un but : faire exploser simultanément quatre bombes dans Paris à des endroits stratégiques de la ville (place de la Bourse, une multinationale à la Défense, la statue de Jeanne d’Arc place des Pyramides, le ministère de l’Intérieur). Une fois leur objectif atteint, tous se retrouvent dans un grand magasin où ils vont clandestinement attendre toute la nuit.

Avec ce nouveau film, écrit après L’Apollonide mais financé et tourné entre l’attentat de Charlie Hebdo et celui du Bataclan, Bertrand Bonello raconte la France d’aujourd’hui, littéralement. Celle des attentats, mais surtout, celle d’une jeunesse perdue, celle du mouvement Nuit Debout. A cette jeunesse qui veut « faire tout péter », le réalisateur lui donne cette occasion dans ce film qui fonctionne en trois phases : une première hyperréaliste, une seconde phase fantasmagorique, pour se conclure sur un retour extrêmement brutal de la réalité. L’idée est osée mais le tour de force est remarquable tant le film ne contiennent rien de superflu. Si la première partie – et en particulier les vingt premières minutes, exemptes de tout dialogue – peut aisément dérouter, elle décrit avec une précision extrême le plan que les jeunes doivent suivre. Quarante-cinq minutes dans les dédales du métro parisien, les chambres d’hôtel, les parkings souterrains et les longs couloirs. Bonello filme le mouvement avec une précision chirurgicale que renforce le montage de Fabrice Rouaud, son collaborateur depuis Le Pornographe. Nocturama, de cette manière, démarre en plein dans l’action, et le postulat est donc clair : le film ne répondra pas à la question « pourquoi ? », mais plutôt à « comment ? ». Dans cette première partie, deux brefs flashbacks dont un qui nous renvoie directement à la préparation de l’attentat. Une séquence qui est à la fois la plus vivante et la plus glaçante de cette première moitié, et qui trouve un écho dans la seconde partie, lorsque David (Finnegan Oldfield) sort du magasin et, sous le prétexte d’une cigarette, en profite pour aller voir le monde. Il ne croisera qu’une cycliste (Adèle Haenel), qui tient le seul discours du film, un discours qui se résume à « Ça devait arriver ». C’est peut-être là ce qui fait le plus peur : ne plus avoir à se justifier de tels actes. Ce n’est pas seulement qu’elles peuvent arriver, elles doivent arriver. Et Bonello, en libérant ses personnages de toute revendication politique ou religieuse, résume avec cette seule phrase tout le danger qu’il y a de croire qu’il faut « vivre avec le terrorisme ». Pas de réclamations, donc, mais la motivation de faire tout péter est suffisante à respecter avec une rigueur extrême, clairement mécanique, le plan qui fera d’eux des terroristes.

L’année 2016 est marquante par sa quantité de films qui mettent en scène des personnages sublimes, à tel point que les films tournent autour d’eux, et non pas pour eux. Ce fut le cas notamment à Cannes, où Nocturama a été refusé. Et pourtant, sa galerie de personnages aurait sans aucun doute compté parmi les meilleures du festival ; on aurait même rêvé les voir remporter un prix d’interprétation. Sur les dix acteurs et actrices, certains sont non-professionnels, le fruit d’un casting qui s’est transformé en travail de longue haleine. Si l’on connaît déjà Finnegan Oldfield, Vincent Rottiers, Hamza Meziani ou Rabah Naït Oufella, on reste subjugués par Jamil McCraven, le plus jeune, et surtout Manal Issa, véritable Joconde franco-libanaise de 23 ans, étudiante en ingénierie à Beyrouth, dont la beauté rebelle nous renvoie à celle, peut-être même moins percutante, d’Hafsia Herzi. C’est précisément dans la seconde partie du film que les personnages de Nocturama explosent, devenant pour l’occasion des idoles fantômatiques. Le grand magasin vide est le lieu de tous les possibles : l’on peut y écouter de la musique à fond, changer plusieurs fois de vêtements, se faire des repas dignes de festins, se travestir… Un autre monde, aussi vaste que celui de l’extérieur, où l’envie de vivre l’instant présent est progressivement contaminée par les spectres du passé (on retrouve beaucoup d’éléments qui nous renvoient aux précédents films du cinéaste), puis par le monde extérieur (un couple de SDF est invité par David à profiter de tout ce qu’offre le magasin). Pour les personnages, l’enfermement offre l’illusion de la libération, le seul rapport qu’ils ont à l’extérieur passe par une chaîne d’information – « diffuseur d’illusion », pour reprendre les propos de Pasolini sur la télévision, un auteur clé pour réfléchir sur le film – qu’ils regardent, régulièrement mais furtivement, au rayon image et son.

Or, il règne dans cette seconde partie une angoisse constante, liée de près à l’insouciance générale. Sa présence diffuse est très vive, et si cette angoisse est traduite en images, par exemple lorsque Yacine rencontre son « double » (un mannequin sans visage porte les mêmes vêtements que lui), elle infecte également les moments de grâce, comme cette sublime séquence de cabaret improvisé où Yacine, en smoking et le visage maquillé, chante en play-back une version de « My Way » par Shirley Bassey. Les locaux sont ceux de la Samaritaine, et il est impossible de ne pas y voir un clin d’œil au grandiose Holy Motors, où Leos Carax mettait en scène Kylie Minogue, dans une Samaritaine vide et en pleine nuit, se mettre subitement à chanter comme dans une comédie musicale, une chanson tragique – « My Way » apparaît dans Nocturama comme une chanson d’adieu, et conclut en quelque sorte la seconde partie. Mais, plus important encore, toute l’angoisse qui contamine insidieusement l’explosion de vie des protagonistes dans le magasin se traduit par l’utilisation de toute une imagerie du cinéma d’horreur. Déjà présente dans la première moitié, qui évoquait Elephant d’Alan Clarke, cette imagerie vit pleinement dans la seconde. Le lieu renvoie évidemment à Assaut de John Carpenter, ou, à plus grande échelle, au Zombie de Romero, qui est finalement bien plus que l’œuvre visionnaire et matricielle que l’on considère depuis quarante ans, puisque dans Nocturama, la réalité des zombies est devenue notre réalité à tous. On trouve encore chez Bonello quelques indices qui nous renvoient au cinéma d’horreur des seventies, comme ces split-screens à la De Palma, ce papier peint aux motifs qui rappellent ceux des décors de Suspiria, ou ce travelling extrêmement fluide, à ras le sol, qui suit Yacine rouler dans les rayons du magasin sur une voiture de kart, à l’image de Danny dans Shining. Le retour à l’enfance, élément important de la seconde partie, a un arrière-goût de terreur en cela qu’il provient de la plus pure insouciance. La dernière réplique du film, « Aidez-moi ! », en devient aussi glaçante qu’elle est puérile.

Nocturama est-il un film d’horreur ? Peut-être. Il est en tout cas difficile de le classer dans un genre, et sans doute l’horreur est-il celui qui sied le mieux à cette œuvre pleine de fantômes, d’angoisse, de mystère, tout en restant très ancrée dans le réel. A l’image de Romero ou Carpenter, Bonello fait de Nocturama, plus qu’une nouvelle œuvre où il exprime son talent d’artiste hors des sentiers battus du cinéma d’auteur français, un instrument qui utilise le divertissement – peu importe le genre qu’on lui donne – pour délivrer son message. L’ambiguïté constante du film oblige le spectateur à se faire sa propre opinion sur les personnages, leurs actes, et surtout leur fin, ce fameux retour brutal de la réalité qui vient couper d’un coup net la fantasmagorie. Ce dénouement, pourtant, était déjà énoncé dès le début, lors du premier flashback de la première partie, lorsqu’André (Martin Petit-Guyot), l’énarque, aide Sabrina à préparer son concours d’entrée à l’école. Il lui expose un plan type pour une dissertation, qui n’est autre que la préfiguration déguisée de tout ce qui va se dérouler par la suite, en prenant bien soin de surtout respecter la conclusion, à savoir se risquer à proposer une fin osée, sans jamais faire basculer l’équilibre extrêmement délicat de l’ambiguïté du film.

Valentin Maniglia

Valentin M.
Valentin M. Cinéphage, étudiant en cinéma et grand passionné de James Bond, du cinéma populaire, bis et gore européen, et de comédies musicales et romantiques mièvres.

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