REVIEW : Vendeur


Vendeur Sylvain Desclous

Vendeur réalisé par Sylvain Desclous

Sorti le 4 mai 2016

Serge vend des cuisines et il est le meilleur. Drôle, imaginatif et éloquent, il fait un habile négociateur. C’est pourquoi la société pour laquelle il travaille le fait voyager de point de vente en point de vente afin de redresser les chiffres de ceux qui sont le plus en difficulté. Mais à coté de sa brillante carrière, la vie de Serge n’est que carence. Faite d’errance et de bonheurs éphémères, il n’a jamais rien pu construire, ni amitiés stables ni famille. Lorsque Gilbert, son fils avec lequel il a très peu de relations lui demande de lui trouver un travail pour payer les travaux de son restaurant, Serge décide de l’aider, à ses risques et périls.

C’est dans un décor morose que s’ancre le film. Un centre commercial à l’écart de la ville, des bâtiments gris, bombardés d’affiches et autres pancartes publicitaires, un parking. Cette toute nouvelle proximité entre les deux hommes va faire remonter des sentiments enfouis. Ce n’est sans doute pas tout à fait une coïncidence si l’un est cuisinier tandis que l’autre vend des cuisines. Un fossé s’est depuis longtemps creusé entre les deux hommes, habitués à respecter une certaine distance. Mais, mise en péril par la tournure des évènements, la glace finira par se briser.

Gilbert Melki obtient enfin un rôle à sa mesure. Le personnage qu’il joue est ambivalent, il oscille constamment entre jouissance et souffrance. Très seul, il ne semble connaître ni  la joie, ni la sérénité. C’est un personnage qui va de mal en pis. On le regarde sombrer doucement. Très expressif, il est tantôt drôle, tantôt pathétique, mais toujours masculin, séduisant, viril. Il faut dire qu’il a une certaine classe, une dégaine comme on dit.

La musique, l’ambiance, tous ces éléments contribuent à le présenter comme un cow boy sexy ou une rock star déchue. L’argent et le plaisir, la renommée et l’adrénaline sont les seules choses qui l’animent. Ce qui est très intéressant c’est de le voir dans la discussion, il a beau parler toute la journée, écumant les anecdotes et les arguments, au fond de lui c’est le silence complet. Il n’a rien à dire, pas de souvenir, pas de projet, ce qui en fait un homme ancré dans le présent, un peu vide, un peu chancelant. On imagine les ruines à l’intérieur. Cet homme massacré par la vie arrive dans une phase où enfin, il prend  conscience des séquelles de son mode de vie. Le personnage de Gilbert, fils de Serge, semble être le contre exemple de son père. Raisonnable, installé et engagé, il a pris le chemin de la tranquillité. Alors qu’il est en train de bâtir un vrai projet et de réaliser ses rêves, il va, contre toute attente, être tenté par le monde séduisant de la vente. Paumé au début, il va se révéler imaginatif et malicieux et se mettre à jouer. Le personnage du père va se trouver enfin une cause, un but : celui de protéger son fils, de l’empêcher de tomber dans la déchéance qu’il connait.

La situation dans laquelle se trouve Gilbert est simple et parfaite dans le sens où tout est à sa place et tout fonctionne. Or l’être humain a besoin d’incartades et de chemins de traverse. Il ne peut se contenter ni du bon, ni du bien. Il veut toujours plus, plus fort et plus intense.

Vendeur est un film qui parle de vocation, de destinée, de transmission et de passion. Ni idyllique, ni utopiste, il nous montre à quel point pour quiconque l’équilibre est difficile à trouver.

La relation Père-fils qui est donnée à voir est complexe. Certes, elle est faite d’amour, mais pas toujours de tendresse. Serge et Gilbert entretiennent des rapports assez distants, voire même froids. Le fils en veut au père de ne pas lui avoir donné assez, le père lui, sait, qu’il a fait ce qu’il pouvait. Malgré ce voile, cette vitre, qui les sépare, l’instinct de protection du père va se révéler très fort. C’est lorsque l’un devient le reflet de l’autre que cela devient insoutenable pour celui qui se regarde. D’un coté les honneurs et la décadence, de l’autre le calme et la défiance.

De manière générale, la relation parent enfant est une relation rythmée par les projections, un phénomène inéluctable d’identification. On fait marcher son enfant dans nos pas tout en l’aidant à contourner les difficultés auxquelles on a été confronté. Il y a cette nécessité absolue de tout faire pour lui éviter de reproduire nos erreurs. Sinon c’est comme si on avait vécu pour rien, et même pire encore, on les revit à travers eux. L’enfant est une prolongation.

Un monde est décrit comme étant séduisant, entraînant, mais aussi relativement superficiel et matérialiste. Ce qui le rend cruel et sans pitié c’est que seuls les chiffres parlent. Ce métier exige beaucoup d’énergie, une certaine finesse et de l’inventivité. Souvent il est décrié ou mal perçu parce qu’il n’est régi que par les profits.

Le personnage de Gilbert joue avec le feu et il va dérailler au sens propre du terme, c’est à dire sortir du chemin. Ce parcours en dents de scie fait penser au phénomène des slasheurs. Il s’agit de ces jeunes issus de la génération Y enclins au multi tasking qui gèrent plusieurs carrières en même temps. D’après un rapport réalisé en 2011 par un comité d’experts sous la houlette de Xavier Bertrand alors ministre du travail, « la carrière ne s’envisage plus de manière linéaire et séquentielle. On passe d’une logique de contrat à long terme à la renégociation permanente d’engagements multiples ». Par ailleurs, les gens sont de moins en moins à la recherche d’un statut, ce qu’ils cherchent c’est, semble-t-il, plutôt un mode de vie en accord avec leurs propres convictions, et souvent, ils assument une nature profondément multiple. Comme le signale François de Singly, sociologue spécialiste de la sociologie de l’individu, « dans le cumul de l’emploi il y a une forte dimension anti autoritaire ». A bas la hiérarchie ! L’indépendance et le développement personnel sont au cœur de ces nouvelles carrières.

Le réalisateur Sylvain Desclous s’intéresse depuis un certain temps à la thématique du travail. Il a tourné plusieurs courts métrages qui évoquent ce sujet, en particulier, Flaubert et Buisson (2010), mais aussi Le monde à l’envers (2012), qui traitent de l’humiliation au travail. En fait il s’agit toujours de l’aliénation et de l’usure qu’il génère. Desclous lui même a écumé un certain temps les petits boulots avant de pouvoir vivre de sa passion. En effet, il a été brancardier, professeur de tennis et assistant d’édition, entre autres.  Desclous est un  réalisateur qui situe généralement ses films à la campagne par amour pour les environnements champêtres. Il dit « j’identifie la campagne à un endroit où je pourrais être heureux ». Desclous, c’est sûr, va faire parler de lui.

Vendeur est un film riche et éloquent, fort et bien interprété, sur les hommes, enfin. Plus sérieux que Le cœur des hommes, moins dramatique que Volver, Vendeur assume ses références, une influence notable mais néanmoins subtile du cinéma américain. Les rapports de force, la fulgurance et l’ennui, sont envisagés avec une grande justesse. Vendeur est un film agréable à regarder, accrocheur et énergique, qui ne tolère pas l’ennui. Allez-y.

Diane Lombart

Diane Lombart

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