Review : Rushmore – Bizarre Love Triangle


Rushmore

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Comment ne pas craquer pour Max Fischer ? Comment résister à l’univers fantasque, poétique et maniéré à souhait de ce film où la valeur n’attend point le nombre des années ? Comment ne pas se laisser attendrir par ce scenario qui traite à la fois de l’obsession, du deuil, des responsabilités et des conventions de manière si apparemment légère ? À l’occasion de la sortie de la bande originale de Rushmore, brillamment chroniquée par Florian Schall juste ici, retour sur mon Wes Anderson favori.

J’aime bien les films sur l’adolescence. Sur l’apprentissage de la vie, le passage à l’âge adulte. C’est une thématique qui me touche. Et en cela, je remercie chaleureusement la famille Coppola de m’avoir livré quelques unes de mes œuvres préférées. D’abord avec la fille, Sofia, qui écume avec plus ou moins de bonheur le sujet depuis ses débuts (par exemple avec les excellents The Virgin Suicides, Marie-Antoinette ou Lost in Translation versus le barbant The Bling Ring). Ensuite avec le cousin, Jason Schwartzman, qui nous offre ici une parfaite incarnation de ce personnage ô combien attachant. La très prolixe section « Trivia » se rapportat au film sur IMDb nous indique d’ailleurs que le jeune débutant (quelque chose comme 16 ou 17 ans à l’époque du tournage) s’est pointé à l’audition en blazer preppy, arborant fièrement un blason de la Rushmore Academy réalisé par ses soins. Après avoir rencontré 1 800 candidats, relations aidant ou pas, Wes Anderson a trouvé le héros de son deuxième long et de son premier carton.

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Le sidekick de ce brouillon génie incompris illumine lui aussi le casting de sa présence. Parfaitement désabusé et délicieusement incontrôlable, Bill Murray fait d’Herman Blume une figure quasiment aussi importante que celle de l’extravagant étudiant. Leur relation d’égal à égal malgré leur différence d’âge le prouve d’ailleurs. Cela ne se voit pas à l’écran, mais paraît que Bill Murray a mis du temps à s’entendre avec son partenaire. Puis aussi, qu’à la lecture du script, il aurait annoncé qu’il voulait tellement ce rôle qu’il était prêt à jouer gratuitement. Comme certainement beaucoup d’entre vous, j’ai regardé le documentaire dédié à Lost in Translation récemment diffusé sur Arte. On y apprend que le Sieur Murray n’a pas d’agent. Et que le seul moyen d’éventuellement entrer en contact avec lui et de lui laisser un message sur une boîte vocale. Murray rappelle ou pas. Mais de toute façon, qui pourrait être assez con pour faire passer à Bill Murray une audition ? Dans le cas de Rushmore, Murray est même allé jusqu’à participer aux frais de tournages (pour louer un hélicoptère qui a servi à réaliser des prises de vues coupées au montage…). La légende dit qu’Anderson n’a jamais encaissé le chèque de 25 000 $, soit 16 000 $ de plus que le cachet initialement offert à l’acteur pour ses bons services. Tout un symbole.

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L’élément qui va venir perturber le duo est incarné par Rosemary Cross (Olivia Williams), une enseignante veuve depuis peu et aux yeux perpétuellement embués. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours trouvé qu’elle avait l’air tout droit sortie d’un teen movie. Ou plutôt qu’elle avait un physique a avoir joué dans des teen movies. J’ai vérifié et en fait, non. Alors c’est peut-être parce qu’elle a eu un petit rôle dans Friends (et un micro-rôle dans Spaced !) : Felicity ; mais honnêtement, je ne me souviens pas d’elle. Et c’est probablement tout à fait normal, les multiples rediffusions de la série ayant carrément élevé le quotidien de ces personnages au rang d’inconscient collectif en ce qui me concerne et pour d’autres probablement aussi. L’année dernière, ma meilleure amie a séjourné à New York. Quand elle est rentrée, elle m’a dit « Ben, c’était chouette, mais je n’ai rien découvert, j’avais déjà tellement tout vu à la télé… ». La Rushmore Academy est la résultante des souvenirs croisés des auteurs, Anderson et Wilson, qui ont tous les deux fréquentés les rangs d’écoles privées. Pour les amateurs de teen movies dont je fais résolument partie, il y a de l’universel en ces lieux et manifestement aussi dans ce personnage tragi-romantique certes familier, mais assez ambiguë pour faire intelligemment avancer le schmilblick.

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Max a 15 ans, l’insouciance relative à son âge, des priorités a priori décalées (marquer l’histoire de l’établissement en étant président et/ou fondateur d’un nombre impressionnant de clubs d’activités extra-scolaires) et n’assume pas ses responsabilités (avoir des notes correctes pour ne pas se faire virer). Herman a 50 ans, l’insouciance relative à son âge, des priorités a priori décalées (éviter ses deux fils débiles, regarder son mariage prendre l’eau) et ne se confronte pas à la réalité (ses enfants ont été mal éduqués, son épouse délaissée). Il était donc logique que ces deux deviennent amis. Et qu’ils s’éprennent de la même femme. Wes Anderson confesse avoir été amoureux d’une personne plus âgée que lui au même âge que Max. Du coup, ce monde où les enfants sont plus lucides que les adultes et où les adultes se font plus d’illusions que les enfants ressemble à une douce vengeance du réalisateur… tout autant qu’à un acte fondateur : dans son cinéma, point de point de vue moralisateur ou donneur de leçon. Relations et sentiments ne suivent pas de chemins établis et ne sont jamais dictés par de quelconques clichés ou conventions, les humains et leurs cœurs étant guidés par d’autres motivations que celles inhérentes à la raison. Comme dans la vraie vie, non ?

Rushmore

Construit sur une succession de petits événements et autour d’une incroyable profusion de détails symboliques ou simplement réjouissants, Rushmore, joli tranche napolitaine de vie, colorée à souhait et empilant gaiement les différentes couches de bonheurs et désagréments composant l’existence, se laisse manger sans même y penser. Et c’est un peu en ce sens qu’il est – jusqu’à présent – mon film de Wes Anderson préféré ; savamment rythmé et parfaitement équilibré, enthousiaste et joliment spontané, il possède un avantage certain sur ces successeurs : le style si reconnaissable de son réalisateur, pourtant bien présent, n’y prend pas le pas sur le fond, comme j’ai tristement trouvé que c’était le cas pour The Grand Budapest Hotel, notamment. Ici, les traces du travail d’Anderson – forcément minutieux et acharné – ne se remarquent pas ; elles disparaissent au profit d’un brillant résultat. Et c’est, me semble-t-il, et si je me souviens bien des cours de philo qu’on m’a dispensé, une des marques du chef-d’œuvre. Ars est celare artem. Max Fischer, merci d’avoir sauvé le latin.

Jennie Zakrzewski

Rédactrice, conseillère éditoriale, photographe et méchant flic du label Specific. Blogs : http://thisisthemodernworld.tumblr.com + http://jennie-artwork.tumblr.com

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