SAISON 1 : Quarry

Trop peu remarquée pour qu’elle ait marqué de sa poisseuse empreinte la grande famille des nouvelles séries cru 2016, Quarry est pourtant bel et bien ce que l’on a pu voir de mieux cette année sur le petit écran. Un chef-d’œuvre en huit épisodes mené de main de maître par Greg Yaitanes, qui trouve là le point culminant de sa carrière.

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On a tous quelque chose en nous de Tennessee

Ecrivain hyper prolifique depuis plus de quarante ans, Max Alan Collins a toujours eu un rapport curieux avec le cinéma, Hollywood faisant souvent appel à lui pour écrire des novélisations de films souvent peu mémorables – de Air Force One (Wolfgang Petersen, 1997) à X-Files : Régénération (Chris Carter, 2008) en passant par Le Roi Scorpion (Chuck Russell, 2002) – sans pour autant s’intéresser réellement à sa riche bibliographie qui contient pourtant son lot de héros et d’anti-héros fascinants. Une seule fois, Collins a été adapté à l’écran, avec une bande dessinée dont il était le scénariste : Les sentiers de la perdition. Le film de Sam Mendes est probablement l’un des plus grands films de gangsters des années 2000, mais l’on a oublié Max Alan Collins. Greg Yaitanes, lui, ne l’a pas oublié, et semble connaître son Collins sur le bout des doigts, au point de s’en libérer – presque – totalement. La série des Quarry compte aujourd’hui treize romans – seuls deux, le cinquième et le septième, ont été traduits en français –, mais Yaitanes s’intéresse plus au personnage qu’aux histoires, et s’inspire donc de ce qu’a écrit Collins pour aller explorer l’univers hard boiled de l’écrivain, le mettre en image de la manière la plus réaliste, et en même temps, la plus fidèle qui soit. Quarry, c’est le surnom de Mac Conway (Logan Marshall-Green), un soldat qui rentre du Vietnam en 1972 pour reprendre sa vie avec sa femme et ses amis à Memphis. Pourtant, accusé d’avoir torturé des soldats vietnamiens, il est diabolisé et rejeté par tous, y compris ses proches. Sa seule issue est d’accepter le travail singulier qu’un homme étrange, l’Agent (Peter Mullan), lui propose : devenir tueur à gages.

La chaîne américaine Cinemax confie la production, le showrunning et la réalisation de tous les épisodes d’une même série à une seule personne – elle l’avait déjà fait sur The Knick, où Steven Soderbergh était producteur, showrunner, réalisateur, monteur et directeur de la photographie des vingt épisodes de la série. C’est donc Greg Yaitanes, quarante-six ans et un CV de réalisateur de séries bien rempli, qui occupe toutes ces fonctions et, bien loin de les appréhender, les réinvente comme si depuis toujours, elles avaient été indissociables. Yaitanes coordonne avec la sensibilité d’un vrai artiste de cinéma trois postes qui ont toujours été soigneusement séparés par les standards de la télévision, et Quarry s’en ressent dans son uniformité stylistique. Son esthétique très léchée sans jamais être précieuse pour autant – au contraire, Quarry est une série plutôt poisseuse – met merveilleusement en valeur la période, mais s’illustre surtout dans le fait qu’elle appartient complètement à une idée plastique du présent. Au contraire d’autres séries récentes comme Stranger Things, qui situe son action dans les années 1980 et qui reprend de cette période tous les codes visuels, ou de True Detective, dont l’univers esthétique est créé de toutes pièces pour alimenter l’intrigue et dérouter le spectateur, Quarry opte pour une brutalité héritée du polar et, plus généralement, de la série B.

Ce style souvent agressif – masculin, en quelque sorte – est toutefois extrêmement soigné, et si tout le processus de réalisation repose sur une dynamique presque sauvage, Greg Yaitanes sait prendre le temps pour de belles images. La maestria avec laquelle il réalise sa série, les idées de mise en scène qu’il insuffle dans chacune des séquences et son talent implacable pour les plans longs font incontestablement de Quarry la série télévisée qui profite de la meilleure réalisation depuis longtemps ; chacun de ses huit épisodes contient un plan long ou un plan-séquence absolument sublime, autour duquel s’articule l’élément narratif le plus important de l’épisode. Aussi, pourrait-on presque comparer Quarry aux grands films noirs américains, où les réalisateurs répondaient à des codes tout en expérimentant afin de renforcer le message délivré par le scénario à l’aide de la technique. Lorsque le long plan-séquence final de l’épisode 4 contient le plus gros élément narratif de cette première moitié de saison, le choix du plan unique et de sa longueur jouent clairement en faveur de l’émotion, une condition primordiale dans l’univers de la série. En revanche, le plan-séquence de l’épisode 5 a bien plus à servir que de l’émotionnel : un car scolaire qui emmène de jeunes Afro-Américains à l’école est pris d’assaut par une bande de militants racistes, et l’un des enfants est emmené hors du bus et tabassé par l’un des manifestants. La question raciale est l’un des sujets centraux de Quarry – l’intrigue se déroule à Memphis, berceau du blues et ville qui a vu Martin Luther King se faire assassiner en 1968 –, et au-delà de la tension dramatique que traduit sa longueur, le plan-séquence est surtout une manière d’exprimer l’importance de cette question au sein de la série, en enlevant tout fard, toute astuce de montage et affronter le problème de la manière la plus frontale possible pour en faire le point culminant de cet aspect de la série. Un autre élément traité de manière similaire est le traumatisme post-Vietnam de Mac et le mystère qui entoure le fameux « massacre de Quan Thang », dont le point d’orgue se trouve dans le dernier épisode de la saison, avec le plan-séquence le plus sublime, le plus impressionnant et le plus osé qu’il ait jamais été donné de voir à la télévision. Le plan-séquence de l’épisode 8 répond à beaucoup de questions de l’intrigue, finit de développer entièrement le personnage et brise des tabous que presque jamais le cinéma américain et la télévision n’ont cherché à briser, et offre par là même à Greg Yaitanes un statut de technicien et d’artiste qui frise l’auteurisme.

En passant d’une saga de romans noirs à la série télévisée la plus excitante de l’année, Quarry a su évoluer dans la bonne direction. L’adaptation des romans de Max Alan Collins est très libre, et Greg Yaitanes tire le meilleur profit des personnages en les faisant siens de la manière la plus complète qui soit. Ancien tireur d’élite du Vietnam, mari torturé et soldat paranoïaque, Mac est incarné par un Logan Marshall-Green étourdissant d’exactitude, dosant savamment les névroses dues à son traumatisme et la rage primaire qu’il laisse échapper ponctuellement dans des moments de jeu éclatants. La performance de sa partenaire à l’écran, Jodi Balfour, mérite d’être tout autant reconnue ; dans les épisodes 3 et 4, le personnage de Joni occupe le premier plan, vampirise l’écran et l’actrice sud-africaine accomplit un remarquable travail dramatique et physique qui a quelque chose des grands rôles de Faye Dunaway dans les années 1970. Quarry n’est surtout pas avare en seconds rôles finement écrits et interprétés, comme le spécialiste en armes, Buddy (Damon Herriman), l’épouse du meilleur ami de Mac, Ruth (Nikki Amuka-Bird), et bien d’autres encore, jusqu’au grand sachem de la série, l’Agent. Bien des mystères naissent avec son apparition, et les scénaristes semblent s’en donner à cœur joie en faisant de lui, selon les épisodes, un personnage dramatique, terrifiant, attachant, tout cela sans jamais révéler qui il est vraiment, au point que chaque apparition peut être prise comme un indice individuel sur son identité réelle. Impeccable comme à son habitude, Peter Mullan prouve que même en troquant son inimitable accent écossais contre la prononciation mâchée du Sud des Etats-Unis, il dégage une inexplicable mais puissante fascination, finissant d’enfoncer le clou des performances d’acteurs d’exception qui composent ce casting génial évoluant dans un monde que même la beauté noble de la musique noire ne rend pas moins révoltant ni moins désespérant. Le monde de Quarry est surtout diurne, et il n’a pourtant jamais été aussi sombre ; la fin de saison ressemble à s’y méprendre à une fin de série, et alors que la Cinemax n’a pas encore à l’heure actuelle annoncé une suite ou pas, l’on peut se replonger corps et âme dans ce prodigieux objet télévisuel au dénouement très ouvert, et pourtant complètement abouti.

Valentin Maniglia

Valentin M.
Valentin M. Cinéphage, étudiant en cinéma et grand passionné de James Bond, du cinéma populaire, bis et gore européen, et de comédies musicales et romantiques mièvres.

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