SAISON 1 : Vinyl

La nouvelle série d’HBO, diffusée en France sur OCS City, fait définitivement entrer le duo Terrence Winter/Martin Scorsese dans la postérité de l’histoire de la télévision payante.

vinyl

Jagger’s Masters

Il existe une aura autour de la musique. Bien plus qu’elle n’existe autour de n’importe quel autre art. Un champ d’énergie sans fin au pouvoir indescriptible et paradoxal en cela qu’il peut créer d’aussi belles choses qu’il ne peut les tuer. Une nimbe divine qui a touché, touche encore et touchera pour toujours les artistes qui continueront à abreuver le commun des mortels de leurs accords sacrés, de leurs riffs sublimes et de leurs solos radieux. Cette aura existe, et elle a un nom : la cocaïne. Elle fait partie de la Sainte-Trinité que l’on retrouve dans presque chaque œuvre de Martin Scorsese – et, jusqu’à il y a encore quelques années, on la retrouvait toujours dans Martin Scorsese lui-même. Si Mick Jagger ressemble aujourd’hui à n’importe quel soldat inconnu de l’ossuaire de Verdun, c’est en grande partie à cause d’elle. Mais si Scorsese et Jagger sont devenus chacun à leur manière des virtuoses de leur art respectif, alors l’histoire de l’art peut au même titre remercier la Grande Dame C pour cela. Voilà plus de vingt ans que le chanteur des Rolling Stones et l’homme aux sourcils les plus épais du monde devaient, à l’initiative de Jagger, collaborer sur un projet de film qui raconterait – avec toute la démesure que l’on peut imaginer de la part de ces deux types – les coulisses du rock’n’roll, l’art épicurien par excellence. Un projet qui a tardé à voir le jour mais qui a fini par se développer sous la forme de ce que le XXIe siècle nous a donné de mieux après Kanye West : la série télévisée, et le tout sous un titre simple, évident mais lourd de sens, Vinyl.

Pour retracer cette trop courte épopée du rock, les créateurs, Scorsese, Jagger et Terence Winter (déjà co-créateur et showrunner de Boardwalk Empire avec Marty S), inventent de toutes pièces un personnage que l’on imagine comme un patchwork de tout ce que le rock’n’roll a pu engendrer comme monstres de Frankenstein : Richie Finestra (Bobby Cannavale), grand manitou d’une maison de disques, American Century Records, qui se mange plus de claques dans la gueule en quelques mois que Laurel et Hardy réunis en vingt-cinq ans de carrière : une effroyable crise de la quarantaine, un label qui se casse la gueule, un passé qui le rattrape et une vie de famille qui lui échappe. Coké jusqu’à la moelle, il refuse de vendre son label aux allemands de Polygram, préférant, dans son délire intransigeant, faire renaître de ses cendres son entreprise en dénichant de nouveaux talents et le son de demain. Et si, quelque part, c’était lui, l’artiste ? Trouver des musiciens avec de nouvelles idées, les arranger, les réorganiser pour en faire quelque chose de nouveau, de jamais entendu ?

Sur dix épisodes, Vinyl se déroule comme on construit un grand groupe de rock : on découvre d’abord un monde nouveau, fou, à la fois familier et qui semble sorti de nulle part, et dont on voudrait que ça ne s’arrête jamais (l’épisode pilote, réalisé par Scorsese, dure deux heures). Puis on étudie et travaille chaque instrument, chaque accord, pour en tirer quelque chose de beau et qui se destine à être grandiose (épisodes 2 à 4). Enfin, on laisse chaque partie s’exprimer, se rencontrer, se défaire, jusqu’à atteindre la combinaison qui donnera lieu à une œuvre finie, et dans ces cas-là, ça passe ou ça casse (épisodes 5 à 10). Vinyl, ça passe all the way : il s’agit juste, comme tout bon groupe, de trouver son groove. Car d’une certaine manière, cette nouvelle pierre à l’édifice audiovisuel que Martin Scorsese s’emploie à bâtir ne diffère pas tellement de ses précédentes œuvres : on y retrouve sa fameuse Sainte-Trinité thématique évoquée plus haut (la famille, la religion et la violence) et évidemment son amour du rock. Mais cette fois-ci, le groove est plus incisif ; la série a beau se dérouler il y a quarante ans, il n’y a pas de place pour le sempiternel et tout à fait débile « c’était mieux avant ». L’art, comme les époques, se mue vers autre chose, offre de nouvelles possibilités, comme la série télé le fait pour le cinéma.

Le rock des seventies est au centre de cette fresque musicale, mais plus la série avance, plus elle donne. Elle offre l’avant, l’après, le punk, le disco, le funk, le hip-hop et tous les styles afro-américains. Elle offre, sur un plateau d’argent, les nouveaux papes du rock : Led Zep, Alice Cooper, Bowie, Lou Reed, les Ramones, les New York Dolls, et plus que ça encore : Elvis, Bob Marley, DJ Kool Herc… L’un des meilleurs aspects de la série est de mélanger les (futures) stars fictives avec de vraies rockstars ; parfois lourd, peut-être, mais derrière l’inutilité supposée de ces apparitions se cache un vrai désir de recréer, de jouer avec l’époque, la vraisemblance ou l’invraisemblance des situations, comme l’effondrement du Mercer Arts Center causé par le divin pouvoir des guitares tumultueuses des Dolls un soir de concert dans le premier épisode – en réalité, le building s’est effondré, comme beaucoup d’autres à New York à l’époque, car il était bien trop vétuste –, ou cette improbable rencontre à coups de ruses de renards, jeux de séduction, joutes verbales et roulettes russes entre Richie et Elvis Presley. L’histoire toute entière du rock est uniquement bâtie sur des légendes, les trois pachas qui se cachent derrière Vinyl auraient bien eu tort de se priver de se les réapproprier, de les déformer et de les étendre à leur univers, en les transformant en avatars qui gardent leurs noms, leurs styles, mais qui ne cherchent jamais la ressemblance physique à tout prix, afin de mieux s’intégrer au monde complètement taré qui les entoure. On notera par ailleurs que les transitions ponctuelles dans lesquelles l’équipe responsable de cette folie furieuse montre des artistes de la génération précédente (Buddy Holly, Tony Bennett, Eddie Cochran, Jerry Lee Lewis…) chanter leurs morceaux, seuls, dans des lieux désaffectés de New York, profitent d’une mise en scène, d’un éclairage et d’un maquillage nettement différent, les faisant apparaître comme des réminiscences fantasmagoriques d’une vie passée, sans doute imaginée et sublimée dans le mental enfariné de Richie. Toutefois, toutes ces apparitions restent anecdotiques, les véritables stars musicales du show sont toutes fictives : le groupe de punk The Nasty Bits, le funky Afro-American lover Hannibal, ou encore Xavier, l’ancêtre babtou de Bruno Mars.

Vinyl est bien le délire foutraque que l’on espérait, il est même plus que ça : sex, drugs and rock’n’roll, d’accord, mais aussi meurtres, mafia, quêtes existentielles… Et au milieu de tout cela, Richie Finestra, dont le nez fait plus de prouesses qu’un aspirateur Dyson et dont le nom résonne dans nos têtes comme la fenêtre qui crève d’envie de s’ouvrir sur d’autres mondes pendant qu’elle se referme inexorablement sur elle-même. Richie est l’un des plus magnifiques losers de l’histoire de la télévision, il faut bien le dire. La véritable rockstar, c’est lui, et que celui qui n’a jamais rêvé d’être un Richie Finestra dans la vraie vie me jette la première pierre. Bobby Cannavale donne absolument tout dans ce personnage qui a les yeux plus gros que le ventre, et les cavités nasales plus grosses que les yeux, en en faisant volontairement trop au fil des épisodes comme pour recréer subtilement l’esprit du business de l’époque : la volonté de se démarquer de ses semblables, comme Mick Jagger a été l’un des premiers à le faire au sein des Rolling Stones. Richie gueule, rit, pleure, boit, sue, bouge sans arrêt, sniffe, il se permet tous les excès en étant parfaitement conscient que ses collègues encaisseront les abus inévitables, paieront les pots cassés et continueront à aller de l’avant avec lui.

Les années 1970 ont vu naître l’égoïsme autodestructeur des hommes de pouvoir, et c’est ce que le personnage de Richie incarne parfaitement. La beauté de Vinyl réside pourtant dans le fait que Richie et l’interprétation déchaînée qu’en fait Cannavale n’obstrue pas la place aux autres personnages. En premier lieu, ses collègues les plus proches, qui doivent faire face à sa personnalité bouillonnante : Zak (Ray Romano), Julie (Max Casella), Scott (P. J. Byrne) et Skip (J. C. MacKenzie), backent magnifiquement notre anti-héros dans ce monde trop grand pour lui ; sa femme Devon (Olivia Wilde), première victime de son dangereux narcissisme et ancienne égérie de la Factory d’Andy Warhol ; Kip (James Jagger, fils de), le chanteur des Nasty Bits, qui, au fur et à mesure de l’aventure American Century, se comportera en rockstar avant l’heure avec le même désir bouffant de devenir le maître du monde. Et Vinyl réserve en particulier quatre superbes surprises au casting, qui sont de toute évidence celles qu’il faudra zieuter dans la saison 2 : la plus belle, c’est Ato Essandoh, qui joue le rôle de Lester Grimes, ex-musicien lâchement abandonné par Richie, et qui devient le manager des Nasty Bits avec une certaine idée de vengeance. L’acteur possède un charisme qui pourrait presque mettre à l’amende tout le reste de la distribution, s’ils n’étaient pas tous aussi bons, et on se délecte de chacune de ses apparitions, en particulier de chacun de ses dialogues avec Ritchie, merveilles scénaristiques réglées comme du papier à musique. Juno Temple est Jamie, préposée aux sandwiches qui découvre les Nasty Bits et les présentera à Ritchie : son ambition dévorante n’a d’égale que celle d’Andrea (Annie Parisse), troisième belle surprise de la longue liste de personnages, publicitaire pleine de talent et d’avidité. Enfin, Jack Quaid (double fils de) est Clark, jeune A&R rétrogradé de son poste qui va peu à peu découvrir le monde de la musique noire et des premières block parties, hauts lieux du futur de la musique où le funk est roi, où le black est beautiful et où les DJs sont des héros de la nuit, mélomanes inimitables et justiciers d’un autre monde. Toute cette galerie de personnages, c’est Vinyl, c’est fou, c’est excessif, et le meilleur dans tout ça, c’est que l’on a encore rien vu.

Valentin Maniglia

Valentin M.
Valentin M. Cinéphage, étudiant en cinéma et grand passionné de James Bond, du cinéma populaire, bis et gore européen, et de comédies musicales et romantiques mièvres.

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